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La gestion contrastée des immigrés en situation irrégulières aux États Unis en temps de pandémie

Par Marion Magnan, sociologue, responsable administrative de l'Institut des Amériques.

Les tensions entre municipalités et État fédéral traversent l’histoire des États Unis. Au tournant du 20e siècles, les villes de la côte Est étaient en majorité partisanes d’une régulation restrictive de l’immigration tandis que les autorités fédérales poussaient pour une approche plus libérale. Ce conflit ne sera résolu qu’en 1906, avec le Naturalization act qui institut au niveau fédéral le « Bureau of Immigration and Naturalization ». Au tournant du 21e siècle, c’est l’inverse. Depuis le début des années 2000, les villes dites « sanctuaires » mettent en œuvre des politiques destinées à la fois à gêner l’expulsion des migrants et leur permettre d’accéder à des services municipaux en matière de santé, de logement, de sécurité ou d’éducation. La pandémie a été une période d’exacerbation de ces lignes de fracture.

Check point de la border patrol américaine en Arizona (source Wikicommons).

La politique migratoire de Donald Trump se déroule sur deux fronts : le premier est celui de la fermeture des frontières à toute forme d’immigration. Au printemps 2020, l’administration américaine profite de la situation pour bloquer les frontières sans pour autant arrêter son programme d’expulsions. L’immigration est suspendue en avril pour les détenteurs d’une carte verte. Elle ne concerne pas l’immigration temporaire (dont l’agriculture a cruellement besoin), mais à partir du mois de juin, cette fermeture est étendue aux personnes qualifiées titulaires du visa H1-B[1]. Mais c’est au niveau des demandeurs d’asile que les restrictions les plus dures sont abordées : traitement des demandes d’asile à la frontière mexicaine, restriction de l’accès aux juridictions d’appel, renforcement des exigences pour l’obtention d’un statut de réfugié. Dans le même temps, 43.000 personnes sont expulsées en direction des pays d’Amérique Centrale entre Mars et Juin, dont 20.000 pour le seul mois de Mai.

Le second volet de la politique migratoire de Trump a été celui d’une restriction des services de l’État providence aux citoyens non immigrés. En mars, le programme CARES[2] accorde aux citoyens américains une aide financière de 1200$. Le programme exclut les personnes immigrées qui n’ont pas de numéro de sécurité sociale[3] et leur famille, même si les membres de ces dernières possèdent la nationalité américaine. Cette exclusion est ponctuellement renforcée pour certaines catégories : le Ministre de l’éducation rédige un décret d’urgence interdisant aux établissements supérieurs de fournir une aide aux étudiants étrangers et sans papiers.

Une frontière durcie depuis plusieurs années : le mur côté américain à Nogales (Photo FMLT)

Cette politique contribue largement à diffuser la maladie parmi les populations migrantes, en deçà et au-delà des frontières. Comme en Europe, les travailleurs agricoles et les personnes employées dans les abattoirs sont particulièrement exposés. Il en va de même pour les migrants détenus dans les centres de rétention. Mais les effets ne sont pas uniquement sanitaires. Une étude du Migration Policy Institute montre que les femmes latino-américaines sont les plus affectées par la perte d’emploi, suivies des hommes latino peu qualifiés. Aux frontières des États-Unis, jusqu’à 60.000 demandeurs d’asile se sont entassés dans des camps en attente du traitement de leur demande. Mais les effets de la politique américaine se font sentir jusque dans les pays d’accueil tandis que les expulsions se maintiennent à un rythme soutenu, y compris pour les mineurs non accompagnés. L’expulsion de personnes malades (souvent après avoir contracté le virus dans les centres de rétention) contribue à propager la pandémie dans les pays d’Amérique Centrale. Le Guatemala, la Colombie et Haïti ont régulièrement rapporté la réception de personnes expulsées affectées par la COVID. Le Guatemala a suspendu à trois reprises l’accueil des expulsés entre Mars et Avril.

Dans ce contexte, les villes sanctuaires structurent leur intervention pour compenser les effets de la politique fédérale. Les villes sanctuaires et leurs réseaux étaient mobilisées depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir en 2016 : campagnes contre l’interdiction de l’immigration des musulmans, contre la révocation du DACA[4], contre la séparation des familles détenus, etc. Une réaction coordonnée se met en place lors de l’annonce du plan CARES, qui exclut de facto près de 15 millions de personnes vivant aux États-Unis. Chicago est l’une des premières villes, début avril, à mettre en place un fond d’urgence de 5 millions de dollars pour étendre cette aide à ceux qui ne pouvaient y prétendre. New York et Los Angeles suivent peu après. La Californie dégage une enveloppe de 125 millions de dollars à partir du 18 Mai, la ville de Phoenix le 20 Mai (3 millions de dollars). Il y aurait aujourd’hui 32 villes ou États finançant des dispositifs similaires. Ils sont la plupart du temps soutenus par des ONG à l’instar de Welcoming America et Open Society Foundation, qui accompagnent les collectivités territoriales dans la mise en place de politiques dites « accueillantes ». Deux organisations sont au cœur de la diffusion et la coordination de ces dispositifs. La première est City For Action (C4A), un réseau de villes créé en 2014 qui regroupe la plupart des villes sanctuaires américaines. La deuxième est celui des « Office of New Americans » (ONAs), des bureaux constitués au niveau des États fédérés dédiés aux questions d’immigration. Ils agissent en relation avec et en complément des administrations municipales. Outre les aides financières, les collectivités territoriales font campagne pour étendre l’accès aux services aux personnes qui en étaient exclues : accès aux soins pour les personnes âgées sans papiers, extension de l’allocation chômage pour ceux qui perdent leur emploi.

Joe Biden demande aux migrants de « ne pas venir » aux Etats-Unis pour le moment

Très rapidement, l’administration Trump prend pour cible cette mobilisation municipale par le truchement de recours administratifs attaquant les politiques municipales. Donald Trump utilisa notamment le plan de relance en menaçant de restreindre les aides fédérales pour les villes sanctuaires. Mais cette pression ne sera pas suivie d’effet. Aujourd’hui, la nouvelle administration Biden tente de déconstruire les principaux éléments de la politique migratoire de l’administration Trump : réouverture des voies d’immigration, arrêt de la construction du mur, confirmation du décret DACA, levée des obstacles pour une demande  d’asile, accès facilité à un statut de résident permanent. Concernant les villes sanctuaires, elle cherche à capitaliser sur les structures mises en place pendant la pandémie : une loi de février 2021 instaure au niveau de la Maison Blanche le « Office of New American Task Force », chargé d’organiser les relations entre les bureaux des États et le gouvernement. Toutefois, la nouvelle approche se heurte à la réalité migratoire. La crise sanitaire et économique à laquelle sont confrontés les pays d’Amérique Centrale a suscité une vague d’arrivées et contraint les pouvoirs publics à fermer à nouveau la frontière Sud et a convenu avec le Honduras, le Mexique et le Guatemala d’un renforcement des contrôles sur les routes migratoires.

Thomas Lacroix est géographe, directeur de recherche au CNRS affilié à la Maison Française d’Oxford. Ses recherches portent sur les relations entre transnationalisme migratoire, intégration et développement. Plus récemment, ses travaux se sont focalisés sur le développement des réseaux de villes accueillantes dans le monde et leur lien avec les gouvernance des migrations. Il a récemment publié en 2016 International Migrations and Local Governance (Palgave MacMillan), en 2020 il a co-édité le volume Penser les migrations pour repenser la société (Presses Universitaires de François Rabelais) et en 2021 Villages transnationaux : Les identités de traverse (Presses Universitaires de François Rabelais). Il a été directeur adjoint de Migrinter (2015-2017). Il est actuellement coordinateur adjoint de la revue Migration Studies, chercheur associé au CERI et à Migrinter et fellow de L’institut Convergence Migrations.


[1] Visa réservé aux personnes titulaires d’une licence (bachelor) ou équivalent

[2] Coronavirus Aid, Relief, and Economic Security

[3] Cette obligation exclut de fait les personnes en situation irrégulières ainsi que certains résidents temporaires

[4] Deferred action for childhood arrivals. Loi adoptée sous la présidence Obama accordait un statut et un accès à la nationalité aux enfants arrivés en bas âge avec leurs parents sans papiers et qui ont grandi sur le sol états-unien.