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De la Californie à la Floride : la Covid-19 et les plages américaines

Elsa Devienne, maîtresse de conférences en histoire américaine à l’université de Northumbria (GB), elle a été MCF à Nanterre Université et docteure de Mondes Américains.

(English version)

Le 1er mai 2020, Miramar Beach, une plage située dans le Walton county en Floride, recevait une visite pour le moins inattendue : la Grande Faucheuse en personne, toute vêtue de noir. Sous la cape (et le masque) se trouvait en réalité Daniel Uhlfelder, un avocat venu mettre en garde les visiteurs contre la réouverture, qu’il juge trop précoce, des plages de l’État alors que la courbe des nouveaux cas de covid-19 vient tout juste d’amorcer une descente. Les méthodes originales d’Uhfelder ont fonctionné : des milliers d’internautes ont partagé sur les réseaux sociaux ces étranges photos de la Mort chaussée de tongs. Certains l’ont accusé d’avoir monté un « coup médiatique », mais cette manifestation anti-déconfinement était remarquablement mesurée par comparaison avec son antithèse, les rassemblements anti-confinement qui ont eu lieu le même jour dans le Capitole du Michigan. Là-bas, des manifestants armés n’ont pas eu le sens de la métaphore : si le Gouverneur refusait la réouverture des commerces, semblaient-ils dire, ils ouvriraient le feu.

Des plages aux Capitoles, les décisions concernant la fermeture et la réouverture des commerces et des lieux de loisir ont donné lieu à une vague de manifestations à travers les États-Unis. S’il n’est pas surprenant que les Capitoles, siège des assemblées, aient servi de lieu d’expression politique, il peut sembler plus original d’aller sur la plage pour manifester. Pourtant, depuis ce que l’historien Alain Corbin a appelé l’« invention de la plage » à la fin du XVIIIe siècle, les bords de mer ont été des lieux privilégiés où afficher ses opinions politiques. Bien avant que la crise de la covid-19 ne mette les projecteurs sur les plages, celles-ci ont été le lieu de certains des épisodes les plus mouvementés de l’histoire récente des États-Unis—de l’émeute raciale de Chicago de 1919, qui commença sur les rives du lac Michigan, aux « wade-ins » de 1964 à St Augustine (Floride) afin de revendiquer la déségrégation des plages pendant le Mouvements des droits civiques.

Alors qu’est-ce que cette manifestation de plage liée à la covid-19 a-t-elle de nouveau ?

Deux choses me frappent. D’abord, dans cette époque trumpienne qui est la nôtre, la liberté individuelle est revendiquée par certains comme sacrée et absolue. Qu’il s’agisse des militants anti-vaccins ou des partisans du port d’armes, ceux qui soutiennent le président actuel refusent catégoriquement toute tentative de l’État de réguler ou contrôler leurs choix individuels. Or, nul lieu ne représente aussi bien cette idée de liberté absolue que la plage.  C’est un spring breaker, qui refusait d’abandonner son « droit » à la combinaison biture-coup de soleil sur la plage, qui le disait finalement le mieux le 18 mars dernier : « Si je chope le corona, je chope le corona » expliquait Brady Sluder, un étudiant venu de l’Ohio, casquette vissée à l’envers, dans une vidéo partagée des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux.

Fermeture des plages en Californie (source Flickr)https://www.flickr.com/photos/russloar/49851926287/

Il n’était pas le seul à revendiquer ce droit : le journaliste George Skelton, californien de naissance et grand amateur de plage s’il en est, affirmait le 30 avril dernier qu’il existe pour tous les Californiens « un droit inaliénable à une journée passée à la plage ». « Aller à la plage est notre droit le plus fondamental en tant que Californiens de naissance, écrit-il, […] c’est notre cadeau du Créateur—une sorte de contrepartie pour les tremblements de terre, les feux, les coulées de boue et le smog ». Skelton protestait (pas de costume cette fois, il s’agissait d’une colonne du Los Angeles Times), contre la menace proférée par le Gouverneur de Californie Gavin Newsom de fermer toutes les plages de l’État après que l’Orange county ait réouvert son bord de mer, attirant des milliers de visiteurs lors du weekend des 25 et 26 avril.

Protestation vaine : plus tard ce jour-là, en effet, le gouverneur Newsom a proclamé son décret . Plus de plages pour les Californiens jusqu’à nouvel ordre, donc, même si deux villes de l’Orange county ont essayé (elles n’y sont pas encore parvenues) de bloquer cette décision en posant un recours en justice. Certains Californiens soutiennent la décision du gouverneur : Paula Del, une lectrice du Los Angeles Times, écrivait ainsi en réaction à Skelton que si les plages restaient ouvertes, la prochaine visite de certains amateurs de l’océan risqueraient de se faire « dans une urne funéraire ». Mais d’autres, ceux qui se disent partisans de « l’autonomie locale », adoptant un langage proche de celui des partisans des libertés individuelles absolues, accusent le gouverneur d’avoir outrepassé son autorité.

La police fait bonne garde pour éviter la fréquentation des plages californiennes (source Flickr)

Le deuxième élément intéressant dans ces débats est le fait que la pression pour réouvrir les plages est inextricablement liée à la crise climatique. Si les habitants de Californie du Sud se sont précipités sur les plages lors du dernier weekend d’avril, c’est en raison des températures très élevées dans la région, qui connaissait alors sa première canicule de la saison. La récurrence de plus en plus fréquente de ces vagues de forte chaleur est l’un des signes les plus évidents du dérèglement climatique causé par les émissions croissantes de gaz à effet de serre.

En temps normal, les canicules mettent au jour les inégalités entre quartiers et foyers plus ou moins bien dotés : si les riches peuvent plonger dans leur piscine, de nombreux résidents n’ont accès ni à la climatisation, ni à des espaces verts de proximité. Mais en temps de pandémie, ces inégalités se font ressentir de manière encore plus forte puisque les plus défavorisés doivent restés confinés dans des appartements exigus – sans parler de ceux qui n’ont pas de logement du tout. Les autorités municipales, à Los Angeles, ont ouvert des « cooling centers » (des lieux publics climatisés où des activités de loisirs sont organisées), mais les besoins sont grands et les rassemblements dans des espaces fermés sont problématiques dans un contexte où il faut faire appliquer une distanciation sociale rigide. Alors que l’été approche, les débats concernant la fermeture des plages nous rappellent qu’il existe un versant social à la crise climatique, et que la résoudre impliquera nécessairement une réflexion sur les inégalités sociales. De ce point de vue, l’accès de toutes et tous aux plages publiques—hors pandémie, bien évidemment—est une question de justice environnementale.

Ces liens n’ont pas échappé à la sagacité de la Grande Faucheuse des plages. Daniel Uhlfelder, comme il l’a expliqué dans ses interviews, est un « grand partisan des plages publiques »; il a travaillé par le passé avec l’organisation « Florida Beaches for All » afin d’abroger HB 631, une loi adoptée le 1er juillet 2018 par la législature de Floride et qui permet aux propriétaires de maisons bordant l’océan de s’approprier davantage d’espace littoral, au détriment du public.

Tout dépend des circonstances finalement : défendre les droits de tout un chacun peut vouloir dire ouvrir… ou fermer les plages.

Elsa Devienne est maîtresse de conférences en histoire américaine à l’université de Northumbria (GB). Elle est spécialiste d’histoire environnementale, d’histoire urbaine et d’histoire du corps, du genre et de la sexualité. Elle a été MCF à Nanterre Université et docteure de Mondes Américains.

2 réponses sur « De la Californie à la Floride : la Covid-19 et les plages américaines »

[…] Observer les États-Unis amène à s’habituer à raisonner à une échelle continentale, mais l’exemple de la Californie montre bien l’intérêt de ne pas oublier d’observer à l’échelle des États fédérés. Il est même intéressant d’aller un peu plus loin et de regarder à l’échelle des comtés et des villes, comme le montrent les bras de fer sur les conditions de la fermeture et de la réouverture des espaces publics (notamment, des plages). […]

[…] Elsa Devienne est maîtresse de conférences en histoire américaine à l’université de Northumbria, au Royaume-Uni. Elle a reçu la bourse Fulbright en 2011. Son article sur le blog de l’Institut des Amériques revient sur les réactions des Américains aux restrictions imposées par l’épidémie, en prenant notamment l’exemple des plages : « De la Californie à la Floride : la Covid-19 et les plages américaines ». […]