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Entre radio et internet : l’information en temps d’isolement dans le Chaco argentin

Camille Laurent, actuellement coordinatrice du pôle Cône Sud de l’IdA (accueilli par le CFAUBA), doctorante en géographie à l’Université Paris 1 (PRODIG).

(English version)

Informations pour les parents et élèves de premier et second niveaux de l’école 380 de Piruaj et de l’école 344 de Cabeza del Toro, préparez vos devoirs, ils seront récupérés aujourd’hui dans l’après-midi ». Tel est le message diffusé par la radio Monseñor Gottau[1] de la paroisse San José de las Petacas, le jeudi 30 avril,  lors de la ronde de 8h du matin qui suit la lecture de la presse. Dans la province de Santiago del Estero, les émissions de radio restent des liens sociaux essentiels, particulièrement en ce temps de pandémie, le gouvernement argentin ayant décrété le confinement sur l’ensemble du pays depuis le 20 mars.

Antenne permettant l’accès à Internet dans un village de la localité de San Jose del Boquerón (photo CL)

San José de Boquerón est une localité située à 280 km de Santiago del Estero capitale de la province du même nom, et à 1 300km de Buenos Aires. La fermeture des frontières provinciales et l’interdiction des transports entre les villes de la province entre le 20 mars et le 8 mai, a renforcé son isolement. Les activités de production continuent (élevage extensif, exploitation du bois pour produire du charbon et des poteaux) mais les producteurs s’inquiètent de savoir si leurs acheteurs pourront venir, comme d’habitude, jusque dans les villages. Par ailleurs, les camionnettes de légumes et fruits qui passent dans les villages en provenance de la province voisine de Tucuman et permettent l’approvisionnement des familles en produits frais, ne passent plus.

Dans ce contexte « nous nous rendons compte que l’accès à la connexion internet, et la capacité de s’en servir, deviennent des sujets d’importance majeure », comme l’explique Lucrecia Gil Villanueva, responsable de projet du Groupe « Frente de mujeres del Salado Norte »[2]. La localité de Boquerón n’a jamais été raccordée au réseau téléphonique.  Lorenzo Langbenh, chercheur à l’Université Fédérale de Santiago del Estero, qui a vécu un an à Boquerón dans le cadre de ses recherches, m’explique qu’il y a une antenne relai dans la localité. « Son propriétaire installe ensuite un router dans les maisons des clients avec une petite antenne. Chaque client paie environs 8 dollars américains par mois. » Vers l’intérieur, c’est à dire dans les villages situés à plusieurs kilomètres de la route provinciale 4 qui dessert et s’arrête à Boquerón, « il est nécessaire d’installer une antenne de 12 m de hauteur qui reçoit le signal. C’est évidemment bien plus cher, mais parfois ceux qui ont une de ces antennes vendent à leur tour la connexion à leurs voisins, par exemple par demi-heures. »  Si le nombre de ces antennes satellites s’est développé dans la zone ces dernières années, leur installation reste coûteuse et peu de familles peuvent se permettre d’avoir la leur ou de s’abonner à celle d’un voisin. D’où le rôle de relai des radios locales.

Localisation de la province de Santiago del Estero

Trois radios diffusent dans la zone : celle de la Paroisse, celle de la centrale « las Lomitas » du Mouvement Paysan de Santiago del Estero et celle de l’Organisation des Paysans des Départements Copo, Alberdi et Pellegrini. Les messages sont amenés, en moto, depuis les villages alentours ou sont envoyés de toute l’Argentine aux numéros Whatsapp ou comptes Facebook des radios, qui fonctionnent, eux, grâce aux antennes satellites des organisations. La radio de la Paroisse peut aussi être écoutée en direct sur internet, elle me permet donc de maintenir un semblant de contact avec le terrain de mes recherches.

Ce lien entre internet et la radio pour la transmission des informations à Boquerón, et plus généralement dans les zones rurales de Santiago del Estero s’illustre particulièrement dans deux domaines en temps de coronavirus : l’éducation et l’accès aux aides sociales. Les écoles argentines sont fermées depuis le 16 mars 2020. Luis Oscar Argañaraz, est professeur à l’école d’Ishkay Pozo, un village « de l’intérieur » et ses enfants sont scolarisés à l’école de Boquerón. Il m’explique que, lorsqu’il y a un accès à internet, les professeurs transmettent les tâches à faire de manière virtuelle, par message de Whatsapp envoyés aux parents. Pour les écoles des villages de l’intérieur, « les professeurs ont transmis aux parents les livrets d’activités fournis par le Ministère de l’Education Nationale et s’arrangent pour récupérer les devoirs et contrôles à corriger, une fois par semaine ».

Le gouvernement argentin a été relativement prompt à prendre des mesures de confinement. Pour faire face aux conséquences économiques et sociales, des appuis financiers ont été décidés et notamment le transfert direct de revenus aux secteurs les plus vulnérables (voir article Economie argentine). Il semble que pour la majorité des habitants de la zone de Boquerón qui en sont bénéficiaires il n’y a pas eu de démarche à faire. Le montant a été versé automatiquement. Pour les autres, les démarches ont dues être faites en ligne, à des jours précis en fonction du numéro de leur carte d’identité. Les radios se sont chargées de transmettre l’information. A charge de chacun, ensuite, de se déplacer pour trouver une connexion et, souvent, de faire appel à l’aide d’un étudiant ou d’un professeur ayant une meilleur maîtrise de la technologie.

Studio de la radio Monseñor Gottau

Enfin, à Santiago del Estero comme dans toute l’Argentine, la recrudescence de la violence domestique démontre aussi l’importance d’internet pour rendre visible ce type de problème. Le 15 avril, le corps de Priscilla Martínez, adolescente de 15 ans recherchée depuis 2 mois, a été retrouvé dans la ville de la Banda, seconde ville la plus importante de Santiago del Estero. La famille de la jeune fille et les organisations féministes de Santiago del Estero, ont dénoncé la difficulté d’assurer le suivi des cas de disparition et de violence du fait de l’isolement obligatoire et de l’interdiction des manifestations. Elles ont utilisé les réseaux sociaux pour médiatiser la disparition et forcer les autorités à entreprendre des actions de recherche. Par ailleurs, si les données sur la violence de genre dans les zones rurales de Santiago del Estero sont rares, et ne passent pas à la radio, au niveau national les appels à la ligne d’écoute gratuite du ministère des femmes, des genres et de la diversité, ont augmenté de 30% au mois de mars et l’Observatoire des violences de Genre « Ahora que si nos ven »  a dénoncé 36 féminicides entre le 20 mars et le 30 avril[3].

Dans un contexte de confinement, les moyens de communication (radio, internet) s’avèrent donc essentiels pour tous les aspects de la vie des familles. 

Barcelone, le 19 mai 2020

Camille Laurent, actuellement coordinatrice du pôle Cône Sud de l’IdA (accueilli par le CFAUBA), doctorante en géographie à l’Université Paris 1 (PRODIG).


[1] http://jesuitasboqueron.com.ar/radio/

[2] https://www.facebook.com/Frente-de-Mujeres-del-Salado-Norte-355996935128309/

[3] Page facebook  «  Ahora que si nos ven”, disponible ici : https://www.facebook.com/ahoraquesinosven/posts/554878671897821?__tn__=K-R