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La Covid-19 aux marges de la France : Martinique, Guadeloupe et Guyane

Audrey Célestine est maîtresse de conférences à l’Université de Lille, CERAPS, membre junior de l’IUF; Stéphanie Guyon est maîtresse de conférences à l’Université de Picardie (CURAPP).

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Sur une carte publiée à la mi-mars, au début de la pandémie, il apparaissait que les territoires des Amériques les plus touchés par l’épidémie de COVID-19 étaient la Martinique la Guadeloupe et l’île de Porto-Rico. Dans les trois cas, il s’agissait de lieux marqués par le lien de dépendance et des liens fréquents (marqués par des vols réguliers quotidiens) avec des villes d’Europe et des Etats-Unis où le virus était en plein essor. Peu touchée en mars et avril, l’épidémie de COVID-19 a affecté plus massivement la Guyane via le Brésil à partir de début mai. La dynamique de l’épidémie en Guyane est révélatrice de sa plus grande marginalité dans les échanges entre les trois départements français des Amériques et la métropole française et de sa situation géographique singulière puisqu’elle est le seul territoire non-insulaire des Outre-mer et qu’elle connaît d’intenses flux migratoires et économiques avec les états frontaliers du continent sud-américain (Brésil et Surinam). De ce fait la temporalité épidémique en Guyane s’inscrit davantage qu’aux Antilles dans celle du sous-continent.

A part en Martinique, les équipements hospitaliers des trois territoires sont en général vétustes

La perspective d’une épidémie dans ces territoires a suscité des inquiétudes plus importantes qu’en métropole en raison tant de caractéristiques structurelles que d’éléments plus contextuels liés à la situation politique récente. Alors que le niveau et les conditions de vie y sont plutôt meilleurs que dans les pays avoisinants, ces territoires cumulent un certain nombre de fragilités (structures hospitalières, état de santé des populations) laissant craindre des conséquences catastrophiques, craintes aujourd’hui justifiées au regard de la situation sanitaire en Guyane. En outre, ces territoires de la France d’outre-mer sont marqués par des crises sociales majeures qui témoignent tant d’une forme de défiance envers l’Etat et sa capacité à agir dans l’intérêt des populations que de problèmes économiques, sociaux et démographiques qui peinent à être résolus par les autorités locales ou nationales.

Les problèmes structurels

Si, en termes de nombre de lits de réanimation, la Martinique connaît une situation équivalente aux régions métropolitaines, l’état des CHU de Cayenne et de Guadeloupe est autrement plus inquiétant. A Cayenne, on ne compte que 15 lits de réanimation (23 lits si on inclut les soins continus, soit un lit pour 12 000 habitants contre 1 lit pour 3500 habitants en métropole et même bien davantage si l’on prend en compte l’augmentation des capacités en mars et avril dans l’Hexagone). La question de l’hôpital était d’ailleurs l’un des enjeux centraux de la grève générale de 2017 en Guyane. En Guadeloupe, un incendie en novembre 2017 a largement diminué les capacités d’accueil et de soin.

C’est ensuite l’état de santé général des populations dans ces territoires qui renforce les risques de catastrophe sanitaire en cas d’épidémie sévère. La Martinique et la Guadeloupe sont des territoires vieillissants, où les personnes âgées sont plutôt en moins bonne santé qu’en France hexagonale. Les éléments dits de comorbidité tels que les maladies cardio-vasculaires ou l’obésité se situent à des niveaux bien plus élevés également (plus de 40% de la population des deux îles souffrent d’hypertension, contre 31% au niveau national, le diabète atteint environ 11% de la population des deux îles contre 5% au niveau national, le surpoids et l’obésité y sont également significativement plus élevés qu’en France hexagonale). En Guyane, la population est plus jeune mais la prévalence de certaines pathologies facteurs de comorbidité telles que le diabète, l’infection au VIH non-contrôlée ou encore les maladies respiratoires y est très importante (la prévalence du diabète est de 8% soit le double qu’en métropole, celle du VIH-SIDA dépasse les 1%).

Les caractéristiques des économies locales aux Antilles constituent également un enjeu majeur. Les économies locales dépendent en partie du tourisme et donc de la circulation de personnes. Depuis plusieurs années, la Martinique et la Guadeloupe connaissent une augmentation du tourisme de transit lié aux croisières, phénomène accentué à partir de 2017 le repositionnent vers ces îles des séjours initialement à destination des îles très touchées par les cyclones Irma et Maria en 2017 comme Porto-Rico ou Saint-Martin. Cette dépendance au tourisme entraîne une première vulnérabilité au virus, puisqu’elle favorise sa diffusion, et une seconde en ce sens que la paralysie des activités aura un impact économique très fort par la suite, renforçant la vulnérabilité des populations.

Enjeux sanitaires et défiance envers l’Etat

A ces enjeux structurels s’ajoutent les tensions autour de scandales sanitaires, en particulier celui du chlordécone aux Antilles. Ce produit utilisé il y a plusieurs décennies dans les bananeraies locales a durablement contaminé les terres agricoles des îles et est associé à des taux records de cancer de la prostate, du sein et d’endométriose notamment. On estime que les organismes de près de 92% des habitants de ces territoires présentent du chlordécone. Les mobilisations sur ce sujet ont démarré au début des années 2000 mais n’ont été relayées au niveau national que dans les trois ou quatre dernières années[1]. L’ensemble du processus et des décisions prises autour de la question du chlordécone dans le passé comme dans la période récente- autour de la limite maximale de résidus dans les produits agricoles, des niveaux de contamination de l’eau courante, mise en place en laboratoires de tests locaux-  ont accentué la défiance vis-à-vis des autorités et le soupçon de connivence entre le sommet de l’Etat et les groupes « békés » propriétaires des bananeraies[2].

Parmi les groupes mobilisés ces derniers mois, les militants et militantes dits RVN – arborant le drapeau Rouge-Vert-Noir, emblème national pour une partie des indépendantistes martiniquais depuis les années 1990[3] et largement réinvesti depuis l’intensification des mobilisations anti-chlordécone – en Martinique ont particulièrement ciblé les lieux symboles de la puissance économique de ces groupes, appelant notamment au boycott des centres commerciaux et de la grande distribution. Le début de l’année 2020 a été marqué par des heurts entre militantes et militants et forces de l’ordre autour du tribunal de Fort-de-France. En février, à l’occasion du Carnaval, plusieurs chants ont critiqué de façon véhémente l’action de l’Etat face à « l’empoisonnement » de la population de Martinique et de Guadeloupe. De façon générale, il existe une défiance vis-à-vis de l’Etat quant à sa capacité à protéger la santé citoyens de ces territoires[4].

Une gestion de la crise sanitaire spécifique aux Outre-mer

Si le calendrier de gestion de la crise dans les Outre-mer a été identique à la métropole – les différents territoires ont été soumis au confinement le 17 mars comme l’hexagone quand bien même la majorité de ces territoires n’en était pas au stade 3 de l’épidémie -, des mesures et dispositifs spécifiques y ont été appliqués.

Ainsi en Guyane, la gestion de l’épidémie a été beaucoup plus territorialisée que dans l’hexagone et les habitants soumis à des mesures plus coercitives. Le village amérindien lokono de Cécilia – premier cluster identifié dans le département dans lequel on a déploré la première victime de l’épidémie[5] – a été placé en quarantaine et ses habitants soumis à un strict confinement. Dans les zones touchées, des actions de dépistage systématique et de confinement des personnes chez eux ou à l’hôtel ont été mises en œuvre précocement – dès la période de confinement – Ces dispositifs ont permis de maîtriser la propagation du virus issue de cas importé des Antilles et de métropole en mars et avril. Avec le développement de l’épidémie au Brésil, depuis début mai, le virus s’est propagé dans l’est de la Guyane et c’est toute la zone est de la Guyane (St-Georges et Camopi) qui a de nouveau été soumise au confinement. Un contrôle sanitaire a été mis en place sur la route de Cayenne pour enrayer l’épidémie, seuls les déplacements pour motifs impérieux sont autorisés 4 heures par jour sur présentation d’un justificatif et après un contrôle des passagers par les personnels soignants du barrage. Le passage de la Guyane au stade 3 de l’épidémie le 15 juin a suscité de nouvelles mesures de confinement de quartiers dans de nombreuses communes en fonction de l’intensité de circulation du virus et de la vulnérabilité des habitants, un couvre-feu a été instauré dans la majorité des communes de Guyane et la vente d’alcool interdite à partir de 16h. Ces mesures sont accompagnées d’une campagne massive de dépistage ; en proportion le nombre de test pratiqué en Guyane a été 6 fois plus important que sur la France entière, la recherche de cas contact (« contact tracing ») y a aussi été plus poussée que dans l’hexagone.

En Martinique et en Guadeloupe, l’action des préfets a été jugé trop lente dans la première quinzaine de mars pour protéger la population notamment en ce qui concerne l’accès au territoire pour les vols transatlantiques et les paquebots de croisière. Des manifestations pour empêcher ces arrivées ont été organisées à l’aéroport de Fort-de-France notamment. A partir du confinement national et face à une augmentation rapide de cas dans la deuxième quinzaine du mois de mars cependant des décisions spécifiques ont été prises au début du mois d’avril avec l’instauration de couvre-feux entre 20h et 5h du matin et l’interdiction d’accès aux plages dans les deux îles. Les arrivées sur l’îles ont été fortement limitées et des  quatorzaines dans des lieux dédiées mises en place. Le dispositif, spécifique aux outre-mer, a été fortement critiqué à la fois pour sa relative inefficacité, plusieurs personnes ayant été en mesure de rentrer chez elles, mais également pour la contrainte faites aux individus de l’effectuer dans un lieu qu’ils n’ont pas choisi. Le Conseil Constitutionnel a d’ailleurs, au moment de la prolongation de la loi d’urgence sanitaire, considéré que cette mesure appliqué à l’outre-mer était privative de liberté et contraire à la Constitution. A partir du mois de mai, a été instauré dans l’ensemble de l’outre-mer l’obligation de disposer de « motifs familiaux et professionnels impérieux » pour se rendre en outre-mer.

Et des réactions politiques et citoyennes locales

Face à la gestion de crise dans les territoires, on a pu assister à des formes de mobilisations de la part de collectifs de citoyens ou de groupes politiques locaux. En Martinique, le Groupe Révolution Socialiste a formulé des propositions et des requêtes (sur l’isolement des malades, l’implication de la population dans la lutte contre le COVID-19, la mobilisation des médias locaux, l’aide aux petits agriculteurs locaux notamment)[6] face à la pandémie, aux « carences de l’Etat » et au manque de coordination entre municipalités et services centraux de l’Etat. Divers acteurs ont manifesté leur mécontentement face à la gestion de la crise en Martinique et en Guadeloupe. Les associations ASSAUPAMAR – association écologiste et anticoloniale et le MIR- Martinique ont ainsi attaqué l’Etat pour mise en danger de la vie d’autrui, non-assistance à personne en danger et homicide involontaire. Quelques jours plus tard, le tribunal administratif de Fort-de-France rejetait une demande formulée par l’ASSAUPAMAR, la CSTM, et le MIR afin d’ordonner aux autorités un dépistage systématique, une commande massive de chloroquine et des protections pour les soignants et la population.

En Guadeloupe, une ordonnance du tribunal de Basse-Terre saisi par l’UGTG enjoignait le CHU et l’ARS de commander « en nombre suffisant » des tests de dépistage et des traitements du Covid-19, avant d’être partiellement annulée par le Conseil d’Etat. Ce sont ensuite les couvre-feux puis l’interdiction d’aller sur les plages qui ont été attaquées par des collectifs d’avocats, avec succès dans le premier cas. Bien qu’elles n’aient pas toujours obtenu gain de cause devant la justice, les actions contre le CHU, l’ARS ou le préfet ont été l’occasion de pointer du doigt des carences dans l’action de l’Etat et de prolonger des critiques contre la prise en charge de graves problèmes sanitaires dans ces territoires.

Policies as usual : dérogation et spécificité au cœur de la gestion de la crise en outre-mer

Si la situation revient très progressivement à la normale en Martinique et en Guadeloupe avec une augmentation pour le moment limité du nombre de cas depuis le déconfinement, la Guyane, passée au stade 3 de l’épidémie depuis le 15 juin, demeurera en état d’urgence sanitaire jusqu’en octobre. La crise du COVID-19 agit, à l’instar de beaucoup d’autres pays comme un révélateur des difficultés économiques, sociales et des problèmes structurels préexistants. Ce n’est pas un hasard si parmi les territoires de l’outre-mer français, c’est la Guyane et Mayotte, les deux territoires les plus démunis et dans lesquels le contrôle des flux migratoires est le plus difficile qui sont aujourd’hui les plus touchés. Pour pallier ces difficultés structurelles, l’Etat met en œuvre une gestion de crise spécifique bien plus ciblée, territorialisée et coercitive qu’en hexagone. 

Dans le cas de la Martinique et de la Guadeloupe, la crise sanitaire a approfondi la crise de confiance dans la capacité de l’Etat à protéger la santé des habitants des outre-mer. Si on assiste à une reprise très progressive des vols avec la France hexagonale, de nombreux secteurs sont encore de faits marqués par la situation sanitaire et politique. La quasi-totalité des écoles des deux îles n’ont pas repris, les maires de la plupart des communes invoquant l’absence de moyens pour respecter les consignes sanitaires. Les coupures d’eau nombreuses en période de sécheresse face à des réseaux collectifs défaillants, rendent presque impossible la reprise dans certaines communes notamment rurales. Dans les cas des trois territoires, la gestion de la crise sanitaire s’est, comme souvent, largement fondée sur l’usage de mesures spécifiques et dérogatoires, marqueurs essentiels du déploiement de l’Etat en outre-mer[7].

Lille et Amiens, 7 juillet 2020

Audrey Célestine est maîtresse de conférence en études américaines à à l’Université de Lille, CERAPS, membre junior de l’Institut Universitaire de France. Elle travaille sur l’Etat outre-mer et les circulations entre « outre-mer » et hexagone. Elle a publié en 2018 La fabrique des identités. L’encadrement politique des minorités caribéennes à Paris et New York chez Karthala.

Stéphanie Guyon est maîtresse de conférences en science politique à l’Université de Picardie et directrice-adjointe du CURAPP-ESS. Elle travaille sur l’Etat Outre-mer et a récemment coordonné, avec Natacha Gagné et Benoît Trépied le dossier « Justices ultramarines », Ethnologie française, 1/169, 2018.


[1] Une commission parlementaire a rendu en novembre 2019 un rapport qui pointe la large responsabilité de l’Etat dans le scandale sanitaire. Ferdinand, Malcom. Une écologie décoloniale-Penser l’écologie depuis le monde caribéen. Le Seuil, 2019.

[2] « Béké » est le terme utilisé pour désigner les descendants de colons européens en Martinique et depuis quelques années en Guadeloupe. Ary Gordien, « Guadeloupe, l’après LKP : Anticolonialisme, identité et vie quotidienne « , REVUE Asylon(s), N°11, mai 2013, Quel colonialisme dans la France d’outre-mer ?, url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article1275.html

[3] Zander, Ulrike. « Le drapeau rouge-vert-noir en Martinique : un emblème national ? », Autrepart, vol. 42, no. 2, 2007, pp. 181-196.

[4] Ferdinand, Malcom. « De l’usage du chlordécone en Martinique et en Guadeloupe : l’égalité en question. » Revue française des affaires sociales 1 (2015): 163-183.

Ferdinand, Malcom. Une écologie décoloniale-Penser l’écologie depuis le monde caribéen. Le Seuil, 2019.

[5] Comme le rappelle Damien Davy dans ce même blog, les Amérindiens ont été affectés dès le début de l’épidémie en Guyane comme dans l’Amapa voisin et la propagation de la Covid a ravivé chez eux le souvenir d’anciennes stratégies pour faire face aux maladies importées dans la période coloniale et post-coloniale : isolement volontaire, repli sur les zones d’abatis…

[6] Groupe Révolution Socialiste, Bulletin n°140 du 10 avril 2020.

[7] Audrey Célestine, Violaine Girard, Stéphanie Guyon (dir.), « L’Etat outre-mer », Politix. Revue des sciences sociales du politique. 2016/4, n°116