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La situation des personnes sans-abri en temps de Covid-19 à Los Angeles

Soukayna Mniaï est doctorante au Centre de Recherches Anglophones (CREA) de l’université Paris Nanterre. Elle a obtenu le Prix IdA-Fulbright 2018.

La Californie est un Etat traversé par les inégalités sociales. On y  compte plus d’un million de millionnaires sur 40 millions d’habitants mais également plus de 150 000 personnes sans domicile fixe (SDF). Avant même le début de l’épidémie de coronavirus, leur nombre était décrit comme une crise. Lors de son discours sur l’état de l’État (State of the State address) de février 2020, le gouverneur Gavin Newsom a longuement décrit les causes de cette situation, du manque chronique d’investissements dans les services de santé mentale du pays depuis plus de cinquante ans aux coupes budgétaires dans de nombreux programmes d’aide sociale depuis les années 1980, en passant par l’explosion du prix de l’immobilier ces dernières années.

Pour lui, la situation est « honteuse » car la Californie est l’un des Etats les plus riches du pays. Or c’est aussi l’Etat qui compte le plus grand nombre de SDF aux Etats-Unis : 151 000 sur environ 550 000 personnes SDF dénombrées en janvier 2019 dans le pays, dont 56 000 pour le seul comté de Los Angeles.

Ce chiffre est encore en-dessous des décomptes locaux les plus récents. Le 12 juin 2020, la Los Angeles Homeless Services Authority (LAHSA) a publié les résultats de son décompte annuel effectué dans la nuit du 29 janvier 2020 par les bénévoles du « Homeless Count ». Le résultat est sans appel : 66 433  SDF dans le comté (pour 10 millions d’habitants), et 41 290 dans la seule ville de Los Angeles. Pire, l’augmentation rapide constatée depuis 2018 se poursuit. Elle avait été de +16% pour la ville de Los Angeles entre 2018 et 2019, et est encore de +14% cette année.

Tentes dans la rue Crocker du quartier de Skid Row, dans le centre-ville de Los Angeles, le 8 juillet 2018 (Wikimedia Commons)

Protéger les sans-abri de la Covid-19 ?

Dès le mois de mars, la situation de la population SDF fait l’objet d’inquiétudes. Des études estimaient que l’épidémie pourrait causer la mort de plusieurs centaines voire de plusieurs milliers d’entre eux. De fait, l’état de santé des personnes sans abri est souvent dégradé (problèmes respiratoires et/ou cardio-vasculaires, addictions), ce qui les rend plus vulnérables aux complications liées au coronavirus. Malgré la mise en place de mesures d’hygiène et de distanciation dans les centres d’hébergement d’urgence pour personnes SDF, des clusters y sont d’ailleurs apparus.

Cependant, l’enjeu principal pour les autorités publiques a été la situation des personnes qui ne sont pas accueillies dans de tels centres. Près des trois quarts des plus de 66 000 personnes SDF à Los Angeles sont totalement sans abri, c’est-à-dire qu’elles dorment dans la rue, dans des parcs ou encore dans leur véhicule. A titre de comparaison, plus de 90% des 90 000 personnes SDF dans l’Etat de New York sont accueillies dans des hébergements temporaires. Dans de telles conditions, comment appliquer les mesures d’hygiène et respecter le confinement ?

Suite à ce constat, l’Etat de Californie, le comté et la mairie de Los Angeles ont adopté différentes mesures, telles que la prolongation de l’ouverture de centres d’hébergement d’urgence qui devaient fermer à la fin  de la période hivernale le 31 mars, la suspension de la loi interdisant la présence de tentes dans les rues en journée, ou encore l’installation près des plus grands campements de toilettes et lavabos mobiles, et de poubelles. Cependant, ces équipements restent en nombre insuffisant et ne sont pas assez entretenus pour couvrir les besoins : ainsi, dans le quartier de Skid Row où vivent plus de 5 000 personnes SDF, les services de la ville n’ont installé que six espaces pour se laver les mains ; l’association Los Angeles Community Action Network (LACAN) a donc décidé d’en installer 30 autres avec l’aide d’étudiantes et étudiants de l’University of Southern California.

Un exemple du dispositif installé par LACAN dans le quartier de Skid Row

L’une des mesures les plus ambitieuses mises en œuvre par le LAHSA et la mairie de Los Angeles est le Project Roomkey, qui a pour but de loger dans des chambres d’hôtel les personnes perçues comme les plus vulnérables, c’est-à-dire celles âgées de 65 ans et plus et/ou dont l’état de santé les rend particulièrement à risque de complications pouvant entraîner leur hospitalisation ou leur décès si elles contractaient le virus. D’autres chambres d’hôtel ainsi que des camping-cars ont été aménagés, pour accueillir les personnes SDF testées positives au virus ou qui en présentent les symptômes et doivent s’isoler, et des soins médicaux sont assurés sur place.

Toutefois, la réalité sur le terrain n’est pas à la hauteur de ces mesures ambitieuses. Entre début avril et la mi-juin 2020, plus de 3 500 personnes sans-abri ont bénéficié du Project Roomkey, ce qui représente effectivement une amélioration considérable par rapport à l’avant-COVID et a changé leur quotidien. Mais ce chiffre reste cependant insuffisant puisque cela ne représente qu’un quart des 15 000 personnes éligibles. Par ailleurs, seules 91 chambres supplémentaires ont été ajoutées au programme entre fin mai et fin juin 2020.

Malgré les limites des politiques publiques mises en œuvre depuis le début de l’épidémie, cette situation exceptionnelle semble néanmoins avoir été une opportunité pour rendre visible la situation des personnes sans-abri et pour pousser les autorités locales à organiser des services réclamés depuis de nombreuses années par les associations d’aide aux personnes SDF. Le budget dédié à ces services a été considérablement augmenté tant au niveau de la municipalité de Los Angeles qu’au niveau de l’Etat de Californie. De plus, alors que d’autres comtés de Californie se sont montrés très réticents au Project Roomkey, à Los Angeles la mesure a globalement fait consensus, malgré quelques manifestations d’opposition dans certaines villes telles que Rosemead ou Covina.

Manifestation d’opposition à l’accueil de personnes sans-abri dans un hôtel de Covina, une ville du comté de Los Angeles

Certes, l’action des autorités publiques a principalement été guidée par la peur de l’engorgement des hôpitaux, mais il semble que des solutions plus pérennes soient également à l’étude. Ainsi, LAHSA et les associations et ONG qui travaillent avec des personnes SDF réfléchissent à l’avenir de ces services nés de l’urgence épidémique, et à la manière d’empêcher que les personnes accueillies par le Project Roomkey ne se retrouvent à nouveau dans la rue lorsque ces mesures d’urgence prendront fin.

Cela étant, la crise sanitaire révèle surtout l’ampleur des mesures préventives nécessaires pour agir en amont sur les causes de ce problème social.

Un besoin de solutions plus pérennes

Dans son rapport, le LAHSA note que 59% des personnes SDF depuis moins d’un an indiquent que leur situation est principalement liée à des difficultés économiques. De fait, la crise économique majeure qui se profile à cause de l’épidémie de la Covid-19 renforce la crainte de voir un grand nombre de personnes perdre leur emploi, puis leur logement lorsqu’elles seront dans l’incapacité de payer leur loyer. Depuis le mois d’avril, le taux de chômage dépasse les 20% dans le comté de Los Angeles, ce qui laisse augurer d’une très mauvaise passe dans les mois à venir.

Fin mars, le gouverneur  Newsom, a proclamé un moratoire sur les expulsions pendant le confinement et la ville de Los Angeles a prévu un budget de 100 millions de dollars d’aides pour environ 50 000 familles qui auraient des difficultés à payer leur loyer en raison de l’épidémie. Par ailleurs, les personnes qui sont au chômage peuvent recevoir jusqu’à 600 dollars par semaine en plus de leurs allocations grâce au CARES Act voté par le Congrès fin mars.

Cependant, ce dispositif d’aide fédérale n’est prévu pour durer que jusqu’à la fin du mois de juillet. Que se passera-t-il lorsque le moratoire sur les expulsions prendra fin et que des locataires se trouveront dans l’incapacité de payer les loyers non acquittés ? Une étude publiée par le Luskin Institute on Inequality and Democracy de UCLA estime que 350 000 foyers dans le comté de Los Angeles risquent de perdre leur logement.

Cette question est au cœur de la campagne Food Not Rent lancée par le Los Angeles Tenants Union en mars pour inciter les locataires en difficulté à s’unir et entamer une grève des loyers.

Rassemblement organisé par le Los Angeles Tenants Union le 1er mai 2020 devant la mairie de Los Angeles

A plus long terme, l’accès à un logement à prix abordable est l’un des problèmes majeurs à Los Angeles, où le loyer moyen a augmenté de 65% depuis 2010 pour atteindre 2 527 dollars par mois alors que le salaire horaire minimum reste inférieur à 15 dollars. Le rapport du LAHSA publié le 12 juin 2020 estime qu’il faudrait construire 500 000 logements dans le comté pour diminuer la pression sur les loyers.

De plus, le LAHSA pointe le fait que la situation des personnes SDF à Los Angeles est la conséquence des différents rapports sociaux, de classe, de race ou de genre qui traversent la société américaine. Ainsi, la publication des résultats du recensement des personnes SDF le 12 juin a fait écho aux mobilisations du mouvement Black Lives Matter de ces dernières semaines puisque 34% des personnes SDF sont noires contre 8% de la population totale du comté. D’après un rapport de 2018 publié par le Ad Hoc Committee on Black People Experiencing Homelessness, cette surreprésentation des Noirs est liée au racisme structurel dans de nombreux domaines tels que l’éducation, le logement, l’emploi, la santé ou encore la justice.

Alors que la crise sanitaire et économique actuelle touche tout particulièrement les plus pauvres, si les actions des pouvoirs publics ne sont pas à la hauteur, ce n’est pas par manque de budget mais par choix politique. La coalition People’s Budget LA, menée par le mouvement Black Lives Matter Los Angeles, a ainsi appelé à diminuer drastiquement la part du budget municipal allouée au Los Angeles Police Department pour permettre de financer d’autres services publics, notamment dans les domaines du logement, de l’emploi et de la santé.

La situation des personnes sans-abri à Los Angeles pendant la crise du coronavirus est donc tout aussi alarmante que révélatrice des profondes inégalités sociales qui sous-tendent la société américaine et que la pandémie ne fait qu’exacerber.

Nanterre, le 10 juillet 2020

Soukayna Mniaï est doctorante au Centre de Recherches Anglophones (CREA) de l’université Paris Nanterre. Elle a obtenu le Prix IdA-Fulbright 2018.