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Poésie chilienne 2020 et COVID-19 : rêves de liberté, réalité du confinement

Benoît Santini, maître de conférences-HDR en littérature latino-américaine à l’université du Littoral Côte d’Opale (UR H.L.L.I. 4030).

Le Chili est une terre de poètes, et même en temps de confinement (décrété dès le 18 mars par le gouvernement de Sebastián Piñera) et de pandémie, leurs voix se font entendre, tantôt rebelles, tantôt tendres, mais toujours porteuses de revendications et de générosité. Dans ce contexte, la revue satirique chilienne The Clinic a publié dix entretiens avec des poètes chiliens, intitulés « Los versos del encierro » (« Les vers de l’enfermement ») auxquels s’ajoutent des poèmes parfois inédits de ces grands auteurs, hommes et femmes, de générations différentes, évoquant leur quarantaine : Claudio Bertoni (1946), Elvira Hernández (1951), Raúl Zurita (1950), Teresa Calderón (1955), Gladys González (1981), Elicura Chihuailaf (1952), Verónica Zondek (1953), Mauricio Redolés (1953), Soledad Fariña (1943) et Héctor Hernández Montecinos (1979).

« Seule l’unité des Chiliens nous permettra de vaincre le coronavirus », quartier de San Miguel, Santiago du Chili (source Wikicommons).

Confinés à Santiago, ou encore dans les provinces chiliennes voire à l’étranger, ces dix auteurs livrent leurs impressions avec sincérité comme Bertoni qui évoque sa peur et propose dans son « carnet du 8 mars 2020 » ses réflexions sur la douleur et la mort dans des aphorismes ou micro-poèmes non dépourvus d’humour :

Me siento absoluta y totalmente perdido:
Plataformas online:
Un insondable misterio para mí[1].

Les nouvelles pratiques en distanciel coupent en effet l’être humain de contacts physiques, situation angoissante pour ces poètes si attachés aux échanges avec leur famille, leurs élèves et leur lectorat lors des récitals et présentations d’ouvrages. Teresa Calderón déplore, en effet, de ne pouvoir étreindre ses proches et ses élèves, tout comme Soledad Fariña qui estime que « le plus dur [c’est] la distance des êtres chers, enfants, petits-enfants, famille, amies et amis, élèves de l’atelier », et qui regrette l’absence de regards et d’étreintes en raison de l’isolement forcé, tandis que Zurita, de son côté, l’avoue : « je serais peiné de mourir dans un isolement total, sans la main de l’être aimé se séparant de la tienne ».

Le poète Zurita, prix national de littérature (Source Wikicommons)

Si ces poètes expriment leurs impressions intimes, ils n’en oublient pas pour autant leur engagement éthique et politique.  En effet, l’enfermement suscite en eux une réflexion sur la société chilienne d’aujourd’hui ainsi que la poursuite d’un combat contre les injustices héritées de la dictature de Pinochet, combat dont le soulèvement populaire d’octobre 2019 est un clair exemple. Pour Elvira Hernández, « cette distance physique devrait être évidente pour tout être humain et il ne faudrait pas la confondre avec la distance sociale, dans une société si classiste et discriminante comme l’est la nôtre ».

La poétesse Elvira Hernandez (source Wikicommons)

Gladys González, pour sa part, souligne « l’importance de tendre vers le bien-être commun » capable de mettre à mal « les aspirations et pratiques automatisées du néolibéralisme ». Elle en profite d’ailleurs, dans le poème qui illustre son entretien, pour revenir sur la violence policière au cours de l’explosion sociale d’octobre 2019 :

un muchacho
toma fotografías
de la muchedumbre
capta
el momento exacto
en que son disparados
balines
a sus ojos
su cara se pierde
entre la sangre[2].

Verónica Zondek, quant à elle, dénonce « les autorités qui disent que nous sommes en guerre de nouveau contre un ennemi puissant » – terme déjà employé par Piñera  au moment du soulèvement populaire fin 2019 pour désigner les manifestants – tandis que Mauricio Redolés, chanteur et poète, considère que « nous sommes entre les mains d’insensés. Cette semaine une infirmière est morte, et le gouvernement dépense des millions en voyages de ministres à travers le Chili, alors qu’avec cet argent il pourrait acheter du matériel médical comme des masques ». Car c’est bien l’altruisme que défendent ces poètes dans une société chilienne considérée comme égoïste : pour Zurita, « pouvoir s’enfermer est un luxe que seules quelques personnes peuvent se permettre. Comment aider ? Comment sauver des gens ? C’est la seule question qui compte ». Et les interrogations envahissent également Héctor Hernández qui fait référence à la responsabilité de l’homme dans cette crise sanitaire : « la seule chose qui nous reste c’est justement la capacité de demander, d’essayer de comprendre à quel moment tout est parti en couille [todo se fue a la mierda], d’essayer de comprendre combien nous avons été responsables, d’essayer de comprendre s’il y a une solution à ça ».

            Au cœur des poèmes proposés, le traumatisme lié à la pandémie fait son apparition. Soledad Fariña écrit, dans des élans lyriques :

¿Qué es un virus? 
Pregunto
al ver la hermosa flor roja –o rosada–
que se despliega ante mi ojo
Soy excreta, me  responde la misma flor
minúscula
¿De qué?
¿De quiénes?
No hay respuesta. Solo barbijos, mascarillas, guantes
¿Abrazos? (no)
Caricias? (no)
¿Piel contra piel? (Jamás!)
¿Tocarse con los labios?  (no)  ¿Siquiera levemente? (no!)[3].

Alors, pour remédier aux doutes et à l’angoisse de la séparation engendrés par le contexte sanitaire, des élans de vie et d’espoir affleurent parfois dans les vers de ces auteurs, comme chez Verónica Zondek dont la voix lyrique chante un monde en renouveau : « El mundo parece estar vacío. / El mundo crece, florece, se multiplica mientras nosotros dormimos »[4]. Face à cette période troublée, Elicura Chihuailaf, dans un discours lyrique empreint de croyances mapuches, prône le bonheur : « La felicidad no es la apariencia / de la luz sino su centro circular / que es el arcoiris latiendo en la hondura / de la Tierra, me dijeron »[5], tout comme le fait Héctor Hernández par le biais du souvenir : « Las dos últimas veces que lloré de felicidad / fueron en México City y Barcelona / y es probable que hayan sido las únicas »[6].

Et c’est finalement Zurita, Prix National de Littérature en 2000, qui nous invite à l’un des plus beaux déconfinements en nous faisant pénétrer dans de vastes espaces lumineux : « se abre el abismo sin fondo y luego, tendida un kilómetro y medio más allá, como una gigantesca cortina final, las cataratas del Pacífico destellan precipitándose »[7].

La poésie ne serait-elle pas, au bout du compte, le meilleur moyen de s’évader en temps confinés ?

Boulogne, le 12 mai 2020

Consulter ici « Los versos del encierro » : https://www.theclinic.cl/2020/04/27/los-versos-del-encierro/

Benoît Santini est maître de conférences-HDR en littérature latino-américaine à l’université du Littoral Côte d’Opale. Il est membre de l’UR H.L.L.I. 4030, spécialiste de poésie chilienne, sa recherche porte sur Gabriela Mistral, Raúl Zurita, les jeunes poètes chiliens actuels, et plus largement la littérature latino-américaine. Auteur de nombreux articles, il a également publié Raúl Zurita. Obra poética (1979-1994), Poitiers/Argentine, Archivos/Alción Editores, n° 67, 2017 ainsi que des traductions réalisées conjointement avec Laëtitia Boussard : Gabriela Mistral. De désolation en tendresse (anthologie de poésie et prose) chez Caractères en 2018 et Antéparadis de Raúl Zurita chez Classiques Garnier en 2018.


[1] « Je me sens absolument et totalement perdu : Plateformes on-line : Un insondable mystère pour moi ». (Nous traduisons en français en note de bas de page tous les vers cités).

[2] « un garçon / prend des photographies / de la foule / il capte / le moment exact / où sont tirés / des projectiles / dans ses yeux / son visage se perd / parmi le sang ».

[3] « Qu’est-ce qu’un virus ? Demandé-je / en voyant la belle fleur rouge – ou rose – / se déployant sous mes yeux / Je suis excrétion, me répond cette même fleur / minuscule / De quoi ? / De qui ? / Pas de réponse. Rien que des cache-nez, des masques, des gants / Étreintes ? (non) / Caresses ? (non) / Peau contre peau ? (Jamais !) / Se toucher avec les lèvres ? (non) / Même légèrement ? (non !) ».

[4] « On dirait que le monde est vide. / Le monde pousse, fleurit, se multiplie pendant que nous dormons ».

[5] « Le bonheur n’est pas l’apparence / de la lumière mais son centre circulaire / qu’est l’arc-en-ciel palpitant dans les profondeurs / de la Terre, m’ont-ils dit ».

[6] « Les deux dernières fois où j’ai pleuré de bonheur / c’est à Mexico et Barcelone / et c’est probablement les seules fois ».

[7] « l’abîme sans fond s’ouvre et ensuite, tendues un kilomètre et demi au-delà, comme un gigantesque rideau final, les chutes du Pacifique étincelantes se précipitent ».