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République dominicaine : la pandémie, fléau ou opportunité pour le secteur cacao ?

Laura Henry coordinatrice du pôle Amérique centrale de l’Institut des Amériques (Université du Costa Rica) et doctorante en géographie de Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle (IHEAL-CREDA).

(English version)

La République dominicaine a déclenché l’admiration de certains de ses habitants, notamment des expatriés installés sur place, par sa réactivité et sa prise de mesures fermes alors qu’elle est considérée comme un pays en voie de développement et classée seulement au 94ème rang mondial de l’indice de développement humain. En effet, c’est dès le 19 mars 2020, trois jours après la France et bien avant la plupart des pays d’Amérique latine ou des Caraïbes, et alors que le pays compte seulement 110 cas, que l’état d’urgence national ainsi qu’une série de mesures pour endiguer la propagation de la maladie ont été décrétées par le Président Danilo Medina (après approbation du Sénat et de la Chambre des députés) pour une durée de 25 jours. L’état d’urgence a été prolongé à deux reprises. Il impose un couvre-feu drastique (de 17h à 5h), la fermeture de tous les établissements scolaires et des commerces non essentiels, l’interdiction des plages et autres lieux de baignade, la suspension des transports en commun, ainsi que l’obligation du port du masque pour tout déplacement hors de chez soi.

Monument du cacao, San Francisco de Marcoris, République Dominicaine (Laura Henry, 2019)

Le pays a également mis en place différents projets, notamment un service d’information sur le coronavirus à travers les réseaux sociaux, afin que la population bénéficie d’un contact direct avec plus de 200 médecins par messages textes, messages vocaux et appels vidéo. Au niveau économique et social, trois programmes de soutien économique ont été mis en place, notamment le programme Quedate en casa, destiné aux travailleurs dépendant de l’économie informelle et faisant bénéficier les familles les plus démunies d’un revenu de subsistance de 5 000 rd$ (environ 82 €) par mois (le salaire minimum mensuel est situé entre 10 729 rd$ (177,74 €) et 17 610 rd$ (291,73 €) en fonction de la taille et du statut de l’entreprise). De son côté, le programme Pa’ti distribue une somme équivalente aux travailleurs indépendants. Enfin, le Fonds d’assistance solidaire à l’emploi (Fase) est destiné aux travailleurs employés par des entreprises et fait bénéficier d’un revenu de 5000 ou 8500 rd$ (133,25 €) par mois en fonction des cas. Les moyens sont là. Le Fonds Monétaire International a approuvé une aide d’urgence de 650 millions de dollars sous la forme d’Instrument de Financement Rapide (IFR), à la demande de la République dominicaine, afin de financer l’aide sociale et médicale rendue nécessaire par la pandémie COVID-19. Bien que le gouvernement présente un discours stable, uni et réfléchi, il existe néanmoins quelques paradoxes quant à l’application de ces mesures, qui sont notamment mis en lumière par les critiques émises par la population sur les réseaux sociaux. Certains mettent aussi en doute la véracité des statistiques car nombre d’habitants ne peuvent ou ne veulent pas être diagnostiqués.

Arbre de cacaoyer avec cabosses, République Dominicaine (Laura Henry, 2019)

Il faut saluer le fait que malgré le désordre généré par l’instauration du couvre-feu et de nouvelles pratiques sociales pour lutter contre la propagation du virus, les dominicains font preuve de résilience et de cette bonne humeur qui leur est inhérente leur permettant de surmonter toutes les crises.                                               

Mais quel est l’impact de la pandémie sur le deuxième produit le plus exporté par la République Dominicaine, à la fois en quantité (54 891 tonnes en 2017 selon la FAO) et en valeur (135 972 000 $ en 2017 selon la FAO) : le cacao ? 

Cabosse mûre ouverte pour la récolte avec ses fèves « en bava », avec pulpe, République Dominicaine (Laura Henry, 2019)

La République Dominicaine est le 9ème producteur de fève de cacao du monde et le 10ème plus grand exportateur. Elle s’impose comme un producteur de cacao de haute qualité sur le marché international grâce à des pieds spécifiques, une terre fertile, un climat favorable et un itinéraire technique nécessitant peu ou pas d’intrants et de produits chimiques. Mais surtout, elle est reconnue pour un processus spécifique de fermentation qui dote le cacao dominicain de qualités organoleptiques uniques[1]. En outre, la République Dominicaine est le leader mondial de cacao biologique. Ces positions enviables sont récentes. Jusqu’aux années 1980, le cacao dominicain était considéré sur les marchés internationaux comme de faible, voire de mauvaise qualité. Il y a eu un réel changement de paradigme dans lequel le pays a su améliorer la qualité des ses produits (40% de la production est aujourd’hui considérée comme « cacao fin »[2]) et rehausser son image à travers une reconfiguration de sa filière et la construction d’une « marque pays » pour devenir incontournable. Avec plus de 80 000 tonnes de fèves produites en 2018, le secteur cacao fait vivre 40 000 producteurs et productrices et implique indirectement près de 400 000 personnes. « En plus des plages, des gens et du baseball, le nouvel ambassadeur de la République dominicaine est le cacao »

Dès le début de la crise sanitaire causée par la pandémie, une enquête flash du Fine Cacao and Chocolate Institute (FCCI) a été réalisée pour évaluer l’impact de la Covid-19 sur la production et le commerce du cacao. Pour la République Dominicaine, les résultats sont préoccupants. Les ventes des entreprises ayant répondu à l‘enquête ont chuté de 50 % en moyenne. Le lock down drastique mis en place a empêché les déplacements des producteurs et des ouvriers agricoles sur les plantations pendant plusieurs semaines, jusqu’à ce que des sauf-conduits soient octroyés par les autorités. Cela a entraîné une réduction de la main d’œuvre dans les plantations provoquant une recrudescence de problèmes liés aux parasites et aux nuisibles, mais également une diminution de la qualité du fait d’un relâchement des contrôles générant une attente et un retard dans les processus de certification. On a enfin noté une baisse des actions de communication. Avec la quarantaine, seuls les distributeurs de types supermarchés sont autorisés, ce qui fait que tous produits vendus par d’autres circuits commerciaux sont en pause, notamment tous les chocolats fins dont est friand le marché européen. L’impact de la crise sanitaire est donc plus fort sur la vente des chocolats fins que sur celle de chocolat courant[3]. Certaines entreprises dominicaines peinant à vendre leurs fèves de type Hispaniola sur le marché européen, principal acheteur de cacao fin et d’arôme et de certification biologique et équitable[4], elles doivent se contenter de vendre leur production en cacao conventionnel, de type Sanchez (non fermenté, de moins bonne qualité), plutôt sur le marché des États-Unis. Dans ce cas, les primes octroyées aux producteurs pour leurs certifications ainsi que la valeur ajoutée créée par la fermentation ne sont pas versées, ce qui implique une réduction de revenus. Ainsi c’est à la fois la vente de chocolats et de produits chocolatés à l’échelle nationale et celle de fèves à l’exportation qui sont directement impactées.

Fèves de cacao avec pulpe après une journée de fermentation (Laura Henry, 2019)

Face à cette crise, des discussions sont en cours afin de retourner la situation et de recentrer les efforts de communication et de marketing sur le développement de nouvelles stratégies commerciales de consommation nationale. Des réunions à distance avec les plus grands acteurs de la filière ont lieu fréquemment sur la manière d’augmenter la consommation nationale de chocolat et, de ce fait, de moins dépendre des marchés internationaux. L’organisation d’un concours national de chocolat, l’intervention auprès des écoles pour développer chez les jeunes le goût du chocolat ainsi que l’association du chocolat au café, figure incontournable de la culture dominicaine, sont des pistes envisagées. Selon Yony Molina, chargé de programme de la Commission Nationale du Cacao, le secteur agricole reste le secteur le plus fort et le plus résistant face à la crise grâce à l’effort fourni par l’État et par chaque acteur dans le but de maintenir l’approvisionnement alimentaire et le bon fonctionnement des plantations. La pandémie semble donc rassembler et unir le secteur agricole, et plus particulièrement le secteur cacao non seulement à l’échelle nationale mais aussi à l’échelle régionale. Le Sommet du Cacao et du Chocolat d’Amérique Latine a eu lieu en ligne fin mai et s’est centré sur les bonnes pratiques en réponse à la pandémie sur le secteur cacao, auquel nombre d’acteurs du secteur cacao dominicain ont participé.

La République Dominicaine s’organise, les acteurs communiquent entre eux, les exportateurs essayent de soutenir les producteurs en achetant à bon prix, bien que de nombreuses commandes aient été annulées. Parfois, le prix d’achat local des fèves est supérieur à celui de la bourse de New York[5]. Les coopératives changent également leurs pratiques pour les adapter sanitairement et des réseaux de soutien se mobilisent pour les plus démunis. Bien que le chocolat ne soit pas une denrée de première nécessité, il se peut que la vente ne soit pas trop impactée par la crise. Tout d’abord, selon l’OMS le chocolat est un produit à faible risque de contagion donc il peut continuer d’être produit et vendu si les canaux de distribution sont maintenus. Ensuite, lors de la crise de 2008, la vente de chocolat avait augmenté mondialement de 15 %. Peut-être que ce cas de figure se présentera de nouveau, après tout, le chocolat est un antidépresseur reconnu !

Séchage du cacao sous serre, Conacado, République Dominicaine (Laura Henry, 2019)

Au vu de la grande réactivité des acteurs dominicains à l’enquête effectuée par la FCCI et à leur proposition dans le cadre du projet d’actualisation des standards d’évaluation du cacao, et selon la FCCI, en plus d’être le leader de la production biologique, la République Dominicaine pourrait se convertir en un leader en termes de design de politiques et de processus innovateurs. En effet c’est la première fois qu’un groupe de travail de cette institution reçoit une proposition de la part d’un pays et non de quelques acteurs isolés. Il semble que la Covid-19 amplifie cette solidarité du secteur venant se positionner sur la scène internationale en tant que pays et de marque pays. L’impact de la crise sanitaire sur la République dominicaine est dramatique, surtout pour les familles dépendant de l’économie informelle et pour le secteur du tourisme. Des associations humanitaires distribuant de la nourriture aux familles les plus pauvres ont été créées spontanément par la diaspora dominicaine à l’étranger et par les expatriés vivants ou ayant vécu en République Dominicaine. Mais plus de deux mois après la déclaration de l’état d’urgence, l’inquiétude face au coronavirus s’est déplacée pour se recentrer sur des préoccupations antérieures : une grande sécheresse qui risquerait d’impacter considérablement la production de 2020 et qui pourrait être reliée au changement climatique. Pour connaître réellement l’impact de la pandémie sur le secteur cacao dominicain, il faudra donc attendre la fin de l’année cacaoyère (septembre) et une enquête quantitative plus poussée. La République Dominicaine saura-t-elle transformer la crise en opportunité ?

San José, le 8 juin 2020

Laura Henry est coordinatrice du pôle Amérique centrale de l’Institut des Amériques (Université du Costa Rica et le SCAC régional). Elle est ingénieur en agro-développement international, doctorante en géographie de Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle (IHEAL-CREDA), et chercheuse associée au CIEP de l’Université du Costa Rica.


[1] Berlan et Bergés (2013, p24)

[2] l’ICCO est une organisation mondiale pour le commerce du cacao, elle définit notamment les normes internationales de commercialisation. 40% de la production dominicaine est considéré comme « cacao fin » (ICCO 2015)

[3] https://readcacao.com/news/the-impact-of-covid-19-on-small-chocolate-businesses/

[4] Selon Bienvenido Then, Cortes Hermanos S.A.

[5] Bienvenido Then, Cortés Hermanos S.A.