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Trump est-il vacciné contre le Coronavirus ?

François Vergniolle de Chantal est professeur de civilisation américaine à l’Université de Paris (LARCA – UMR 8225), membre du comité d’organisation du Congrès IdA 2021. #Entretien IdA (vidéo en ligne)

(English version)

Il y a une certain ironie à voir Trump – qui personnalise tout, les enjeux comme les problèmes, en cherchant des boucs-émissaires – se heurter à un ennemi sans visages, un virus, qui, bien que décrit comme « chinois », n’en reste pas moins fatalement anonyme. La campagne de réélection de Trump se présentait pourtant sous de bons auspices. Non seulement il est rare qu’un candidat à un second mandat soit battu, mais les bonnes performances de l’économie, notamment en termes d’emploi, et celles de la bourse jouaient évidemment en sa faveur. L’échec de la procédure de destitution entamée par les démocrates en décembre 2019 avait mobilisé sa base électorale et illustré l’unité du camp républicain. Enfin, la montée de Bernie Sanders chez les démocrates était une aubaine : la « gauchisation » du parti permettait à Trump d’organiser une campagne du « capitalisme » contre le « socialisme », ce qui lui aurait ouvert un boulevard électoral.

Malheureusement pour lui, la crise sanitaire de la Covid a rebattu les cartes. Les démocrates ont ainsi réussi le tour de force de l’unité et du ralliement autour d’une figure consensuelle et modérée en la personne de Joe Biden. L’effondrement de l’économie et la mise en place soudaine d’une « sociale-démocratie de l’urgence » avec un plan de relance au montant titanesque (2,2 trillions de dollars) privent l’administration sortante de ses thèmes de campagne privilégiés. D’autant que la Covid-19 montre toutes les limites du système de soins américain, ses inégalités raciales, sociales et territoriales, validant ainsi a posteriori les projets portés par les démocrates depuis le début de la présidence Obama.  

Dans ce nouveau contexte, Trump patine, en dépit de sa recherche continue de boucs-émissaires, de la Chine à l’OMS en passant par les démocrates et les médias. Son taux de popularité dans l’opinion est en berne, à l’inverse de ceux de bien d’autres responsables, et sa communication personnalisée et controversée, en homme de média qu’il n’a jamais cessé d’être, ne profite pourtant pas de son omniprésence médiatique due aux points presse quotidiens qu’il organise. Bien au contraire, l’opinion semble se lasser d’un président qui se rêve sans doute en Captain America, mais dont les déclarations à l’emporte-pièce illustrent sa méconnaissance, ses hésitations et les limites de sa vision : la prise de désinfectant pour se protéger du virus, évoquée par Trump pendant son point presse, risque d’en rester le symbole le plus tristement parlant.

Briefing sur le coronavirus à la Maison blanche, 26 mars 2020 (source Flickr)

Le contraste est pénible avec l’action de certains Gouverneurs comme Andrew Cuomo (New York), Gavin Newsom (Californie), et Gretchen Whitmer (Michigan), qui ont fait de la transparence leur maître-mot pour gérer l’épidémie et qui n’ont pas reculé devant des mesures strictes de confinement. Si ce dernier a bien été appelé par l’administration dès le 16 mars, c’est après un bon mois de tergiversations car le président avait été informé des risques de pandémie dès le 14 février dans un document co-rédigé par le Conseil National de Sécurité et le ministère de la Santé. L’engagement de l’administration n’a d’ailleurs duré qu’un mois. Trump a proposé un plan de « réouverture de l’Amérique » dès le 16 avril, doublé de Tweets incendiaires pour demander la « libération » de certains Etats, le Michigan, la Virginie et le Minnesota, tous les trois dirigés par des Démocrates. Le fédéralisme montre ainsi à quel point, face à cette crise, la gouvernance du pays se joue plus que jamais au niveau fédéré et non pas national. L’Etat fédéral est en seconde ligne dans ce combat et sa compétence se limite à celle d’agences comme la Federal Emergency Management Agency (FEMA), qui intervient ponctuellement. Dans ce cadre, l’Etat fédéral peut même se révéler un concurrent des échelons fédérés et locaux, notamment pour l’achat d’équipements respiratoires ou de masques.

Le coronavirus va-t-il coûter à Trump sa réélection ? Les démocrates vont évidemment jouer sur les hésitations présidentielles, l’incohérence de gestion qui en a résulté, ainsi que sur la terrible aggravation des inégalités et des fragilités de la société américaine afin de faire de Trump le Hoover impuissant du 21e siècle. Certes, Joe Biden, confiné dans sa maison du Delaware, n’est pas vraiment en position d’occuper la scène médiatique. Pourtant, il offre au pays un recours plus paisible et plus rassurant qu’un président qui, bousculé par une pandémie mondiale, est passé d’une campagne de 2016 axée sur « America First » à « Trump First » en 2020. Rien n’est joué à ce stade, mais l’instrumentalisation du soi-disant « virus chinois » par Captain Trump pourrait bien avoir un effet boomerang et faire imploser sa campagne.

La recherche continue de bouc-émissaire atteint ici ses limites. La crise sanitaire jette une lumière crue sur la vacuité d’un leadership présidentiel réduit à sa survie électorale.

François Vergniolle de Chantal est professeur de civilisation américaine à l’Université de Paris (LARCA – UMR 8225), membre du comité d’organisation du Congrès IdA 2021. Ancien co-directeur de la revue Politique Américaine, il a publié L’impossible présidence impériale (CNRS Editions, 2016) et il a dirigé un collectif à paraître à Edinburgh University Press en 2020, Obama’s Fractured Legacy. The Politics and Policies of an Embattled Presidency.