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Covid-19, agent révélateur des fractures canadiennes

Par Gérard Boismenu, président du conseil scientifique de l’Institut des Amériques, professeur-chercheur à l’Université de Montréal. Publications: https://retro.erudit.org/livre/boismenu/index.htm

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C’est dans les moments de crise sociale et sanitaire que les pays révèlent leurs personnalités. Au Canada, le fractionnement institutionnel lié au fédéralisme et l’identité politique fortement marquée par la question nationale s’affirment selon des modalités particulières. Encore une fois, le Canada se distingue du grand voisin étasunien.

La pandémie a pointé le bout de son nez à dose homéopathique en février avec l’arrivée, ici, d’un ressortissant de Chine, là, de l’Iran, et puis avec l’accélération des voyages internationaux. La première semaine de mars, date de relâche scolaire au Québec, la deuxième semaine, pour l’Ontario, ont donné un coup d’accélérateur avec la multiplication des déplacements internationaux. Cette vague sera suivie du retour à la fin mars des snowbirds, ces personnes, souvent plus âgées et retraitées, qui séjournent l’hiver en Floride ou ailleurs dans les « pays du sud ». Bientôt, la contamination ne sera plus « importée », mais « communautaire ».

Rétrospectivement, la réaction des autorités publiques a été lente, ou disons a été déficiente au plan de l’anticipation  . Il est vrai qu’avec que quelques cas d’infection à la fin février, il était difficile de prendre aussi tôt des mesures générales sans passer pour prophète de malheurs. Le souvenir de la grippe H1N1 est encore frais dans les mémoires et le sentiment d’invulnérabilité face à des épidémies est bien ancré.

Dans le cadre de ses compétences

Le fédéralisme canadien, étant ce qu’il est, il accorde une compétence quasi complète au palier provincial en matière de santé et de services sociaux. À l’intérieur de paramètres pancanadiens, dont un régime de santé public, universel et gratuit (financement par l’impôt), on a donc dix directions sanitaires distinctes – une par province, avec des traditions et des configurations particulières.

Le gouvernement du Québec a été le premier à promulguer une « pause » le 12 mars, en fermant les écoles, universités, services de garde et, par la suite, en décidant de fermer les commerces et entreprises qui ne sont pas essentiels. Une mise à l’arrêt qui est suivie peu à peu par les autres provinces, faisant en sorte qu’à toutes fins pratiques l’isolement, d’abord volontaire est devenu obligé à travers le Canada.

Le gouvernement fédéral a été, au départ, lent à la détente, mais s’est mis en ordre de marche , en prenant des décisions dans des champs de compétence où il dispose de marges et de capacité discrétionnaire. L’appui qu’il apporte au plan financier, tant pour les entreprises que pour les individus est de grande ampleur. Conjointement avec les provinces, cet « activisme d’État » est sans précédent (hormis les temps de guerre, pourrait-on dire) dans un pays fédéral attaché à la division des compétences législatives. La pensée conservatrice, qui généralement restreint, voire condamne l’action publique se fait discrète ; on pourra écrire un jour un opuscule intitulé « le jour où cette pensée s’est tue  ».

Une  communication politique intense mais une satisfaction contrastée

Nous assistons désormais tous les jours à une succession bien rythmée de conférences de presse : d’abord celle du premier ministre fédéral, Justin Trudeau de sa résidence de fonction (en isolement, car son épouse est revenue du Royaume-Uni avec un verdict positif au Covid-19), qui fait le point sur l’évolution de la situation globale et annonce les actions du gouvernement fédéral pour soutenir la population et les entreprises ; celle du premier ministre de l’Ontario, ensuite, celle du premier ministre du Québec (encadré du Dicteur national de la santé publique et de la ministre de la santé et des services sociaux). Ces échanges avec la presse télédiffusés sont suivis et battent des records d’audience.

De façon générale, le taux de satisfaction est très élevé. Pour le premier ministre Justin Trudeau, la fracture canadienne se manifeste à nouveau . Les Canadiens, hors Québec, sont satisfaits des actions fédérales de 67 à 83 %, selon le lieu de résidence, mais au Québec le pourcentage chute à 44 %, alors que le pourcentage de satisfaction à l’égard du gouvernement du Québec est de 94 %. Le premier ministre québécois a initié ces conférences de presse et annoncé le premier des actions fortes et, depuis, une connivence avec la population est entretenue par un style direct et rigoureux, mais convivial. La population adhère apparemment à l’idée que la situation est sous contrôle et que le respect des consignes est la clé pour « aplatir la courbe ».

Le profil provincial d’une épidémie bien installée

Le 7 avril 2020, la situation globale au Canada se présentait de la façon suivante

L’évolution de l’épidémie est suivie de manière décentralisée et chaque province établit son ordre de priorité. Chacune connaît ce que l’autre fait, mais les actions diffèrent. L’intensité dans l’utilisation des tests et les populations visées, par exemple, non seulement changent dans le temps, mais sont différentes selon les provinces. La gestion des lits, des équipements de protection ou de traitement, le déploiement du personnel de santé, se font à l’échelle provinciale. Il est donc difficile de comparer les statistiques : les provinces qui testent largement, par exemple, auront vraisemblablement plus de cas, mais sans que cela révèle nécessairement une situation sanitaire plus alarmante – pensez à la différence de situation entre l’Allemagne et le reste de l’Europe. L’analyse que chaque gouvernement provincial fait de sa situation s’exprime assez bien dans les démarches différentes qui sont suivies. La façon d’esquisser des scénarios d’anticipation de l’évolution de l’épidémie présente également de grandes variations. Face à l’épidémie, donc, le Canada est traversé par une logique de décentralisation qui mine la capacité du gouvernement central à exercer son leadership.

Montréal (Canada), 9 avril 2020

Politologue comparatiste, Gérard Boismenu mène une solide carrière de professeur-chercheur et de gestionnaire à l’Université de Montréal (directeur de centres de recherche, des Presses de l’Université de Montréal, du Département de science politique, puis doyen de la Faculté des arts et des sciences et vice-recteur au Développement académique et à la transformation institutionnelle, président du conseil scientifique de l’Institut des Amériques). Spécialiste de la protection sociale, il met l’accent sur les modèles politico-institutionnels de représentation et les modes de régulation. Les mécanismes de régulation sociale [1988], Politique et régulation [1990], L’aide au conditionnel [2003], La pauvreté [2011], sont au nombre de ses nombreuses publications [compilées dans https://retro.erudit.org/livre/boismenu/index.htm]). Le livre Un fordisme à forte tonalité libérale. Les Trente glorieuses au Canada paraîtra en septembre prochain (2020).

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