Catégories
Analyse Cuba Texte

Cuba et la « tradition épidémiologique » : coup d’œil au XIXe siècle

Romy Sánchez est historienne, chargée de recherche CNRS à l’Institut de Recherches Historiques du Septentrion (IRHiS) de l’Université de Lille. Elle a obtenu le Prix de thèse IdA 2017 (#Thèse180 Vidéo en ligne)

(English version)

Comme pour tout ce qui touche Cuba de près ou de loin, la crise de la COVID-19 n’a pas manqué de faire naître de nouvelles polémiques entre le courant favorable au gouvernement de l’île et ses critiques. Ainsi les annonces du ministère de la santé (1 501 cas de patients atteints du COVID-19 et 61 décès dans le pays au 30 avril 2020) sont l’occasion pour certains de rappeler que les chiffres ne sont pas toujours fiables. La polémique envahit tous les aspects de la pandémie. Quand Granma, organe officiel du Parti Communiste Cubain, publie aussi un article qui affirme que l’Interferón, un antiviral considéré comme « un fleuron de la biotechnologie cubaine », « est utilisé en Chine chez des patients atteints du virus » et son « effectivité » serait « confirmée », dans le camp adverse, on soutient que « selon une étude publiée par la revue Cell […] de tels résultats seraient très questionnables[1] ». Quant aux célèbres « médecins cubains » des « brigades blanches », ce sont eux qui ont mis Cuba sur le devant de la scène pandémique internationale : « héros » pour certains, « esclaves modernes » au service de la propagande castriste pour d’autres, ils ont été dépêchés dans l’Outre-Mer français, en Italie, dans onze pays d’Amérique latine et en Afrique du Sud.

L’envoi de médecins à l’étranger est un élément de la diplomatie cubaine (ici au Brésil en 2013, source Flickr)

On le voit, les informations concernant l’épidémie ne font pas exception à la règle : toute intervention de Cuba sur la scène internationale devient l’occasion de raviver les termes d’un débat manichéen. Mais au-delà de cette habituelle polarisation, c’est la question sous-jacente de la « tradition médicale » — et plus précisément cette fois « épidémiologique » — cubaine qui est au centre des discussions. Est-ce cette étiquette littéralement accolée à l’île qui lui confère ce taux officiel relativement bas de contamination et de mortalité ? Ou faut-il imputer ces « résultats » au relatif isolement du pays qui n’est pas sur les autoroutes de la globalisation reliant les foyers les plus importants de la pandémie ?

Toutes les traditions nationales sont des mirages historiques : leurs racines semblent immémoriales et par définition, impossible à historiciser. Pourtant, c’est peut-être en explorant la généalogie de l’épidémiologie cubaine et de la gestion des épidémies mondiales dans l’île que l’on peut contourner la doxa castriste d’une nation venant en aide au monde entier, depuis la supposée périphérie que sont les Suds. En effet, la « nation soignante » que se veut la Cuba contemporaine n’est pas née avec la Révolution de 1959. Bien au contraire. Cet extraordinaire destin médical cubain se dessine alors que l’île fait encore partie intégrante de l’empire espagnol, dans le contexte de deux épisodes épidémiologiques mondiaux : celui de la campagne américaine de vaccination contre la variole lancée par la Couronne espagnole au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, et l’épidémie de choléra des années 1817 à 1837. Un rapide panorama de cette convergence médicale, sociale, économique et politique peut éclairer la position qu’occupe Cuba dans l’actualité de l’épidémie de 2020.

Tout au long du XIXe siècle, Cuba compte plus de médecins et de chirurgiens assermentés que toute autre nation au monde. Selon l’historien Adrián López Denis, en 1827 déjà, le pays compte 715 médecins par million d’habitants, ce qui est beaucoup plus que la plupart des pays européens dans les années 1890. À La Havane seulement, dans les années 1830, au moment où l’épidémie mondiale de choléra fait son apparition sur l’île, on recense 1 400 médecins par million d’habitants, un taux supérieur à celui de Paris dans les années 1870. Ce niveau de médicalisation professionnelle s’explique par une multiplicité de facteurs parmi lesquels se distingue la place prépondérante de l’esclavage dans la société de plantation cubaine, vouée au sucre dès les années 1820. En effet, l’île assoit sa manne commerciale sur la traite illégale d’hommes et de femmes déportés d’Afrique. Cette population cruciale pour l’économie du territoire sert de terrain d’expérimentation aux médecins créoles qui se spécialisent dans les « tournées » sur les plantations sucrières et caféières : examens ou autopsies, les esclaves sont les cobayes idéaux d’une profession en plein essor. S’ajoutent à cette particularité une forte urbanisation et une militarisation croissante de la Grande Antille : la conjonction de ces trois critères est, toujours selon López Denis, une des explications de l’exception médicale cubaine qui se construit au temps de la domination impériale espagnole.

C’est d’ailleurs le pouvoir impérial et les circulations problématiques des savoirs qu’il implique qui sont au cœur d’un des grands thèmes épidémiologiques du début du XIXe siècle. Le vaccin antivariolique mis en application à la fin du XVIIIe siècle par Edward Jenner en Grande-Bretagne fut à l’origine d’une grande expédition dite « philanthropique » lancée par la Couronne espagnole vers ses possessions américaines. En 1804, la Real Expedición Filantrópica de la Vacuna arrive à La Havane, où l’enjeu est de taille : au moment où le sucre cubain remplace celui de Saint-Domingue devenue Haïti indépendante, il faut pouvoir « protéger » les esclaves de toutes les menaces sanitaires. Sans eux, pas de sucre. Et comme dit l’adage cubain « Sin azúcar no hay país » (Sans sucre, pas de pays). Selon Stéphanie H. González, le vaccin antivariolique est d’abord un « outil d’empire » pour faire prospérer la machine coloniale antillaise. Quand la première guerre d’indépendance cubaine éclate en 1868, les campagnes de vaccination cessent pour être remplacées en 1898 par une commission états-unienne anti-variole et anti-fièvre jaune, au moment de l’occupation américaine qui précède l’indépendance de l’île. De monopole espagnol géré par les élites médicales créoles au nom de la Couronne, le vaccin devient le vecteur d’un sentiment patriotique affirmé : Cuba doit se créer sa propre médecine et s’affranchir des tutelles étrangères à travers la protection, non plus des esclaves, mais bien de tous les nouveaux citoyens.

En 1833, le choléra qui sévit sur la moitié de la planète fait son apparition à La Havane qui, à l’époque, est bel et bien au centre des réseaux commerciaux des mondes atlantique et américain. L’avocat José Antonio Saco publie alors une Lettre sur le choléra-morbus asiatique dans laquelle il compile tous les savoirs qu’il peut glaner sur l’épidémie. De nouveau le débat qui fait rage à La Havane en dit long sur les réalités socio-économiques de l’île : Saco explique que, selon certains, la maladie aurait été apportée à Cuba via les navires négriers clandestins. De là à considérer que les esclaves sont le vecteur de contagion, il n’y a qu’un pas, que les créoles racistes franchissent volontiers. Saco se saisit de cette polémique pour rappeler que Cuba doit en finir avec la traite illégale et compter sur une immigration blanche pour « assainir » son économie dépendante de l’« odieux commerce ». Du côté de l’Espagne, la situation est une opportunité de réaffirmer que l’île a besoin d’une tutelle impériale pour gérer cette crise.

Deux siècles avant l’épidémie actuelle, la « spécialité épidémiologique » de Cuba était déjà un thème en soi dans la presse et les publications de l’époque. Mais cette spécialité était intrinsèquement liée à des problématiques socio-économiques bien particulières : le poids du sucre et donc de l’esclavage dans le boom économique d’une île sous domination impériale. Aujourd’hui, c’est aussi le versant économique de cette crise sanitaire qui inquiète les Cubains : la « tradition médicale » de l’île ne pourra pas grand-chose pour la potentielle pénurie qui s’annonce. Là encore, les débats ne manqueront pas pour polariser les causes de cette aggravation annoncée.    

Paris, 1 mai 2020

Romy Sánchez est historienne, chargée de recherche CNRS à l’Institut de Recherches Historiques du Septentrion (IRHiS) de l’Université de Lille. Elle a obtenu le Prix de thèse IdA 2017 (#Thèse180 Vidéo en ligne)


[1] Granma, La Havane, 29 avril 2020, « Confirman efectividad de Interferón cubano contra la COVID-19 » ; Diario de Cuba, « Los científicos advierten : el Interferón favorece una infección ‘más grave » de Covid-19 », La Havane, 29 avril 2020.