Panama Sociologie

Entre marginalisation et autonomie : le confinement des Amérindiens au Panama

Par Jean Foyer, sociologue, chargé de recherche au CNRS (CREDA).

Avec son canal, son hub aéroportuaire et son secteur touristique en plein essor, le Panama est un carrefour international. Comme tel, il était logique que les cas de Covid-19 importés arrivent précocement (premier cas au 9 mars) dans ce petit pays d’un peu plus de 4 millions d’habitants. Avec, au 3 mai, un peu plus de 7 100 cas de contamination et 200 décès, le Panama est en nombre de cas/habitant l’un des plus touchés d’Amérique Latine. Même si les chiffres sur le continent sont à prendre avec beaucoup de précaution, les proportions n’ont encore rien à voir avec celles de l’Europe.

En réaction à cette arrivée précoce de la maladie, le confinement au Panama a été également très précoce puisqu’il a débuté le 12 mars pour devenir rapidement de plus en plus restrictif. Depuis le 20 mars environ ont été mis en place des jours de sortie par alternance entre hommes et femmes, un créneau horaire de sortie d’une heure, uniquement pour les adultes et pour faire les courses, ou encore la fameuse « ley seca » (interdiction de vente d’alcool). La circulation sur l’ensemble du territoire est extrêmement régulée et contrôlée par la police. Du fait de la conscience de ne pas pouvoir encaisser un tel choc sanitaire avec une infrastructure de santé publique très défaillante, le gouvernement du nouveau président Nito Cortizo (élu en 2019) a dû prendre ces mesures, certainement parmi les plus drastiques du continent.

Le problème de cette stratégie de confinement strict et précoce sont ses conséquences socio-économiques qui risquent très vite d’être désastreuses, notamment dans les zones les plus sensibles comme les quartiers populaires ou les territoires autochtones plus ou moins autonomes du pays, les Comarcas. Or, c’est précisément dans ces deux types de zones que vivent les quelques 500 000 Amérindiens du Panama (environ 12% de la population).

Aide alimentaire de la part du Congrès Général Guna dans la communauté d’Agligandi (Source : Page Facebook Onmagged Dummad du Congreso General Guna)

On compte sept groupes autochtones avec, par ordre d’importance numéraire les peuples Ngobe, Gunas, Emberas, Bugle, Wounaan, Naso et Bribri. Ces peuples vivent majoritairement dans les « Comarcas » ou « Tierras-Colectivas », des régions qui bénéficient d’un statut autonome plus ou moins mis en œuvre en fonction des situations locales et de la structuration des autorités (carte et suivi des cas sur cette carte). Gunayala sur la côte Caraïbe est la plus célèbre de ces Comarcas. Non seulement elle est souvent citée comme le premier territoire du continent ayant obtenu son autonomie vis à vis de l’Etat central, mais elle a aussi servi de modèle à l’établissement des autres territoires autochtones. Les Gunas bénéficient également d’une visibilité internationale particulière du fait de la solidité de leur organisation politique et de leurs structures traditionnelles. Avec une centaine de cas et trois morts, Gunayala serait néanmoins le territoire autochtone le plus touché par la COVID-19[1] malgré l’interdiction de circulation au sein du territoire de la part du Congrès Général. Cependant, au delà de l’épidémie qui touche heureusement très peu les zones autochtones pour l’instant, c’est surtout la situation de fermeture de territoires déjà isolés qui est unique. D’un côté, les Comarcas sont relativement habituées à vivre partiellement isolées du reste de la société Panaméenne et la Covid-19 n’est qu’un nouvel épisode dans leur longue histoire de résilience, de l’autre, cette situation met une nouvelle fois en avant leur marginalisation structurelle.

Le premier constat que l’on peut faire est l’importance des réseaux sociaux, et notamment Whatsapp (une application si utilisée ici qu’on se demande comment le Panama a pu fonctionner avant sa création), sans lesquels on ne saurait presque rien de la situation des peuples autochtones aujourd’hui. Tous ceux qui connaissent un peu le monde des communautés autochtones du Panama, et peut être plus largement d’Amérique latine, savent que les smartphones et l’usage des réseaux sociaux y sont très répandus. Des vidéos d’explication de ce qu’est le virus et comment s’en protéger circulent ainsi dans différentes langues autochtones à destination de ceux qui parlent peu l’espagnol. On le savait déjà, et la crise de la Covid ne fait que le confirmer, les mondes autochtones sont aujourd’hui presque aussi numérisés que les nôtres et si certaines révolutions technologiques n’avaient que marginalement touché les communautés autochtones, le tournant numérique a été pris de manière radicale et a transformé en profondeur les manières qu’ont les autochtones de communiquer entre eux et vers l’extérieur. Bien des communautés n’ont pas l’électricité et à peine l’eau courante mais bénéficient d’une couverture mobile au moins minimum.

Un second constat concerne la situation d’urgence actuelle avec la distribution de l’aide alimentaire dans le cadre du programme d’urgence Panama Solidario mis en place par le gouvernement. Ce programme vise à distribuer des sacs d’aliments ou des bons d’achat de 80 dollars tous les 15 jours par famille, à destination des populations qui souffrent le plus du confinement, notamment dans les quartiers populaires ou les Comarcas. Panama Solidario concernerait aujourd’hui plus de 1.3 M° de Panaméens, soit 1/3 de la population. Au delà des images diffusées et de la glorification des différents sponsors, il est difficile de savoir exactement la portée de ce programme et l’efficacité de sa mise en œuvre, mais différents échos qu’on a pu entendre en provenance des zones autochtones pointent certaines défaillances, notamment pour les plus isolées où les aides ne seraient pas encore parvenues. De plus, quand celle-ci arrive, tout le monde ne peut en bénéficier. Dans certaines communautés autochtones de la zone Est du pays, le critère privilégié pour discriminer qui bénéficie ou non de l’aide est le matériau dans lequel est construit la maison : les possesseurs de maisons en bois (signe de pauvreté) peuvent en bénéficier, ceux de maisons en dur, non. Enfin, les sacs sont loin d’être suffisants pour nourrir une famille de quatre pour 15 jours et la « super-bourse » (mega-bolsa) à destination des Comarcas n’est apparemment pas aussi « mega » qu’annoncée. Il ne s’agit pas ici de « tirer sur l’ambulance » dans une situation d’urgence où cette aide est sûrement bienvenue, mais de souligner les limites des politiques panaméennes en direction des peuples autochtones. Avec Panama Solidario et sa cohorte de sponsors privés, on semble avoir un exemple assez clair du mélange de paternalisme de l’Etat Panaméen et du libéralisme économique où les grandes entreprises jouent un rôle de premier plan et dont le clientélisme n’est pas absent. Ce mélange, qu’on retrouve ailleurs en Amérique latine, vise plus clairement à acheter une certaine paix sociale, en évitant d’éventuelles émeutes de la faim, qu’à traiter la pauvreté dans ses causes structurelles.  

Mise en place d’un jardin communautaire, Communauté Embera de Piriati (Source : Fundacion Ejûa Wãdra-protectores de la madre tierra)

Le troisième élément intéressant à noter, concerne ce que l’on pourrait appeler un certain « retour aux fondamentaux » des populations autochtones dans deux domaines vitaux au moins, celui de la santé et celui des activités primaires, notamment l’agriculture. Dans le premier, les infrastructures médicales modernes sont très précaires dans les Comarcas et il faut faire souvent plusieurs heures de voiture ou de bateau pour arriver aux premiers dispensaires qui ne sont de toute façon pas équipés pour traiter une épidémie comme la Covid-19. Dans cette situation exacerbée par la peur du virus, les populations autochtones se tournent logiquement vers la médecine traditionnelle, non pas tant pour traiter les cas avérés de la maladie, de toute façon assez rares, mais pour donner sens à cette épidémie et tenter de la prévenir. Loin de n’être qu’une médecine par défaut, la médecine traditionnelle renvoie à un système d’interprétation du monde complexe encore très présent chez les populations autochtones du Panama.

En ce qui concerne l’agriculture, ces 20 dernières années, les peuples autochtones se sont largement détournés des activités primaires au profit d’activités comme le tourisme (notamment pour les Gunas et les Emberas de la zone du Canal), les migrations saisonnières vers les zones de production (pour les Ngobe et les Bugle) ou encore des migrations en direction des zones urbaines, souvent dans le secteur informel. Là encore, on semble assister à un certain retour à ces activités primaires même si cela se fait de manière très variable en fonction des contextes et des ressources disponibles. Des jeunes Gunas redécouvrent les vertus de la pêche et du travail de la terre, des Emberas lancent des projets de jardins communautaires et, si le thème de la chasse est plus délicat du fait des restrictions qui sont censées la réguler, on peut imaginer qu’elle connaisse aussi un certain regain. Dans certaines régions cependant, certaines autorités locales interdisent l’accès aux champs et des récoles sont perdues.

Masques de protection avec les motifs traditionnels de Mola élaborés par les femmes Gunas. (Source Communication Personnelle de Blas Lopez)

En étant optimiste, on peut imaginer que la crise signifiera pour les autorités comme pour les populations autochtones une nouvelle étape dans la défense et la mise en valeur de leurs cultures et de leurs ressources et qu’il en ressortira des projets qui aillent dans le sens de la souveraineté alimentaire et d’une santé alliant médecine allopathique et traditionnelle. 

En fonction des différents contextes locaux, la situation dans les Comarcas oscille donc entre dépendance vis-à-vis de l’aide humanitaire accordée par le gouvernement central et occasion de renforcer l’autonomie sur une série d’activités au cœur de l’identité autochtone. Néanmoins, c’est probablement dans les centres urbains aux alentours de la Ciudad de Panama ou dans ses quartiers populaires où vit une partie toujours croissante des populations autochtones que la situation est la plus difficile pour des gens privés de revenus du jour au lendemain. Il faudra voir si la situation post-crise signifiera un mouvement de retour vers les Comarcas  pour ces autochtones éloignés d’un autre des fondements de leur identité : le territoire.

Panama City, le 4 mai 2020

 Jean Foyer est sociologue, chargé de recherche au CNRS (CREDA). Il vit actuellement au Panama. Il a coordonné l’ouvrage ?Desarollo con identidad?  sur les questions de développement en zones autochtones (avec Christian Gros). Il travaille actuellement au Panama sur les rapports des populations autochtones à l’environnement, notamment dans le cadre de la lutte contre le changement climatique.


[1] Là encore, les chiffres peuvent révéler que Gunayala est un des rares territoires où les tests se pratiquent réellement. La politique de tests dans la Comarca Ngobe-Bugle, de loin la plus peuplée, est probablement très limitée.

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