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La pandémie de Covid-19 au Guatemala : la perspective des femmes autochtones

Laura Cahier est doctorante en droit public à l’Université d’Aix-Marseille (DICE) et coordinatrice du pôle Washington de l’Institut des Amériques (accueilli par Georgetown University, CLAS).

(English version)

Tandis que de nombreuses inconnues demeurent au sujet du nouveau coronavirus (SARS-CoV-2), un constat s’impose : il est à la fois un révélateur et un multiplicateur d’inégalités. Au Guatemala, s’il est encore trop tôt pour mesurer avec précision les conséquences de la pandémie actuelle sur les populations déjà marginalisées et vulnérabilisées, le scénario d’une crise profondément inégalitaire est à l’œuvre. Dès le 16 mars dernier, le président conservateur Alejandro Giammattei annonçait une série de dispositions visant à endiguer la propagation du virus dans le pays, parmi lesquelles un couvre-feu entre 16h et 4h du matin, la fermeture de toutes les écoles, ou encore la suspension des transports publics. Deux mois après la mise en place de ces premières mesures, le pays compte plus de 2 000 cas confirmés et 38 décès des suites de la Covid-19. Cependant, ces chiffres peinent à refléter les conséquences du coronavirus dans le pays, compte tenu du faible nombre de tests pratiqués ainsi que de la profondeur sociale et humaine de la crise en cours.

Déjà confrontées à des formes multiples de discrimination et de violence dans toutes les sphères de la société guatémaltèque, les femmes Mayas, Garífunas et Xincas sont particulièrement exposées aux conséquences directes et indirectes de la pandémie. Contactée il y a quelques jours, Doña Jazmin, la coordinatrice du Conseil des Femmes du Consejo de los Pueblos Mayas – Kaqchikel (CPO-K) dans le Département de Chimaltenango, situé à une cinquantaine de kilomètres à l’Ouest de Guatemala City, évoque ainsi ses inquiétudes : « Face à la pandémie de Covid-19, la subsistance et la survie de nos Sœurs sont plus compliquées encore. La majorité d’entre elles dépend de revenus économiques quotidiens et incertains, qui ont été terriblement affectés et fragilisés par cette situation. Comme toujours, l’action du gouvernement a consisté à créer des programmes qui n’atteindront pas les populations les plus vulnérables. En plus de cela, nous devons également faire face à une hausse des prix des produits alimentaires et de l’électricité. »

Les revenus économiques de nombreuses communautés rurales étant principalement issus de l’agriculture et de la vente sur les marchés locaux, les mesures de couvre-feu et de limitation des déplacements ont abruptement freiné ces dynamiques souvent informelles. Dans un pays où 60% de la population vit sous le seuil de pauvreté, la précarité économique des femmes Mayas, Garífunas et Xincas risque de s’accroitre davantage. Or, 84% d’entre elles vivent déjà sous le seuil de pauvreté. Par ailleurs, alors que les niveaux de violence psychologique, physique et sexuelle à l’encontre de ces dernières atteignent de tristes records, Doña Jazmin alerte sur le fait que l’isolement restreint également l’accès à la justice, ce qui pourrait provoquer un accroissement de ces violences et une aggravation de l’impunité.

Une famille de la communauté Maya Kaqchikel d’Agua Escondida, située à 12 kilomètres de la ville de Tecpán, dans le Département de Chimaltenango. Source : archives personnelles, juin 2017.

La pandémie de Covid-19 soulève des inquiétudes d’autant plus sévères pour les populations les plus marginalisées que le système de santé du pays est miné par des défaillances chroniques et une inefficacité structurelle. Les femmes autochtones qui souhaitent accéder aux institutions publiques de santé doivent régulièrement faire face à leur éloignement et à de nombreuses formes de discrimination. Pour les habitants des villages les plus isolés du Département de Chimaltenango, tels que la communauté d’El Tesoro, il ne leur faut pas moins de 6 heures pour se rendre à l’hôpital le plus proche – un déplacement en transports en commun qui suppose d’ailleurs un coût bien souvent équivalent à plusieurs journées de travail. Et même quand on atteint un centre de santé, les stéréotypes racistes et sexistes persistent dans un système de santé public où les femmes autochtones font souvent l’expérience de formes multiples de violence – symbolique, obstétrique, économique, voire physique.

Communauté d’El Tesoro, composée de familles Mayas Kaqchikels et K’iche’. Elle est l’une des plus isolées du Département de Chimaltenango, se trouvant à plus de 4 heures en bus de l’hôpital le plus proche.  Source : archives personnelles, août 2019.

L’incurie du gouvernement guatémaltèque face aux besoins spécifiques des femmes autochtones s’inscrit dans une histoire bien plus longue. En Décembre 1996, la signature des Accords de paix par le président guatémaltèque de l’époque Álvaro Enrique Arzú et les dirigeants de l’Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque (URNG) ont mis un terme à plus de trente-six années de guerre civile violente et dévastatrice, dont le bilan humain s’élève à 200 000 morts, 40 000 disparus et environ 1,5 million de personnes déplacées. À l’époque, l’anthropologue Rachel Sieder avait souligné que ces Accords incarnaient les espoirs de paix de toute une frange de la population jusqu’alors exclue et qui, pour la première fois, se voyait promettre une reconnaissance politique et juridique.

Cependant, les vœux de paix et les promesses d’égalité ont laissé place à une désillusion chronique : la politique de reconnaissance a été évincée par ce que Charles Hale nomme un « multiculturalisme néolibéral désincarné ». Plus particulièrement, les politiques publiques mises en place afin de remédier aux violences et discriminations contre les femmes autochtones – par exemple, la création de la Defensoría de la Mujer Indígena – pâtissent d’un manque cruel de ressources humaines et économiques ainsi que d’un soutien politique lacunaire. Dans ce contexte, la pandémie actuelle rend plus visibles encore les fractures sociales, économiques et politiques qui continuent de structurer la société guatémaltèque.

Néanmoins, les femmes autochtones, déjà mobilisées pour la défense de leurs droits, continuent de tisser des réseaux de soutien, d’entre-aide et d’appui mutuels à travers le pays, afin de pallier les manquements de l’État guatémaltèque. Ces systèmes de solidarité constituent de fait un maillage essentiel, dans un contexte où les quelques 16,000 ONG qui travaillent au Guatemala ont également dû ralentir, voire arrêter, leurs actions.

Entre deux réunions du Conseil de Femmes du CPO-K, dont l’action a été réorientée vers un soutien d’urgence aux femmes Kaqchikels de Chimaltenango, Doña Jazmin évoque également la pertinence de revaloriser certaines pratiques ancestrales mayas dans l’objectif de faire face aux problématiques structurelles que la conjoncture actuelle ne fait que souligner : « Les discriminations, l’exclusion, et l’oubli des peuples autochtones ne sont pas quelque chose de nouveau pour nous. Je crois que cette crise démontre l’importance de revenir à certaines pratiques ancestrales, celles de nos grands-pères et grands-mères, et la nécessité de cultiver nos produits dans des jardins familiaux afin de garantir notre subsistance, aujourd’hui menacée par l’utilisation d’herbicides, d’engrais chimiques, ou encore la monoculture.» Dans son billet relatif au confinement des Amérindiens au Panama, le sociologue Jean Foyer dresse un constat comparable pour les peuples vivant dans les Comarcas, indiquant ainsi « [e]n étant optimiste, on peut imaginer que la crise signifiera pour les autorités comme pour les populations autochtones une nouvelle étape dans la défense et la mise en valeur de leurs cultures et de leurs ressources. »

Atelier de (re)tissages des liens de solidarité entre les participantes du Conseil des Femmes du Consejo de los Pueblos Mayas – Kaqchikel (CPO-K) dans le Département de Chimaltenango. Source : archives personnelles, juillet 2019.

En réponse à la dimension globale de la Covid-19, les réseaux de solidarité entre femmes autochtones ont également traversé les frontières. À l’échelle des Amériques, des actions collectives ont été organisées afin de sensibiliser la communauté internationale à l’importance de continuer de promouvoir leurs droits individuels et collectifs même en temps de crise sanitaire et, à ce titre, de rappeler aux États leurs obligations juridiques en matière de droits humains. Dans une webconférence organisée par plusieurs organisations d’Amérique Latine, Teresa Zapeta, directrice exécutive du Foro Internacional de Mujeres Indígenas, insiste sur la nécessité de faire entendre leurs voix tant au niveau local que global.

Publiée par ECMIA sur Mercredi 26 février 2020
Affiche d’un événement organisé par l’organisation Enlace Continental de Mujeres Indígenas de las Américas (ECMIA) à l’occasion de la publication de leur rapport « Indigenous Women of the Americas and Covid-19 ». Source : Capture d’écran de l’événement Facebook, ECMIA.

Si l’année 2020 s’inscrira durablement dans les mémoires comme l’une des pires crises sanitaires contemporaines, elle devait également être celle du bilan concernant plusieurs avancées majeures pour la reconnaissance des droits des femmes autochtones sur la scène internationale. Or, quand une crise éclate, les « règles du jeu » de la gouvernance sont bien souvent mise à nues et bouleversées. La pandémie actuelle n’y fait pas exception. A l’heure où devraient être célébrés les 25 ans du Programme d’Action de Beijing et les 5 ans des Objectifs de Développement Durable des Nations Unies, la nécessité de regarder en face les discriminations rampantes et les inégalités structurelles auxquelles font face les femmes autochtones est plus que jamais indispensable.  

Laura Cahier est doctorante en droit public à l’Université d’Aix-Marseille (DICE) et coordinatrice du pôle Washington de l’Institut des Amériques (accueilli par Georgetown University, CLAS). Sa thèse porte sur les droits des femmes autochtones dans les Amériques face aux violences intersectionnelles.