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La gauche étatsunienne au temps de la COVID-19

James Cohen, professeur d’études américaines à l’Université Sorbonne Nouvelle (CREW). Vidéo IdA séminaire perspectives transaméricaines « Les gauches dans les Amériques« 

(English version)

Quelques jours avant que la crise de la Covid-19 ne désorganise tous les aspects de la vie américaine, un bloc de gauche était en train d’atteindre des sommets de reconnaissance inédits à ce jour. Dans les trois premières élections primaires pour désigner le candidat démocrate à la Maison blanche, le sénateur Bernie Sanders avait en effet obtenu ou bien un match nul (Iowa) ou bien une franche victoire (New Hampshire, Nevada). Mieux, la campagne de Sanders n’était pas seulement une machinerie politique, mais elle tendait à devenir un espace de convergence de divers mouvements sociaux. Ses principales revendications – système de santé universel, augmentation des salaires, développement du droit du travail, accès étendu et gratuit à l’université, transition des énergies fossiles vers une économie verte – devenaient de plus en plus populaires, en particulier auprès des jeunes.

Fin de campagne pour Sanders

La force de la campagne de Sanders s’était toutefois avérée inégale en fonction des États ou des tranches d’âge. Il avait enregistré une lourde défaite infligée par Biden en Caroline du Sud, un État profondément conservateur. Il ne l’avait également emporté que dans 4 des 14 primaires du « super Tuesday » (dont la Californie tout de même), laissant Biden gagnant dans les dix autres. Considérant que les jeux étaient faits, tous les autres candidats à la primaire ont à ce moment annoncé leur retrait de la course et leur soutien à Biden, ce qui rendait une victoire finale de Sanders très difficile, bien que mathématiquement toujours possible, 30 primaires restant à disputer.

La campagne se poursuit en ligne pour Sanders, pour qui la pandémie prouve le bien-fondé de la création d’un système de santé universel aux Etats-Unis (source campagne Sanders).

Le résultat final de ce match Sanders-Biden ne sera jamais connu, car c’est à ce moment que la pandémie a frappé et que la campagne électorale a été suspendue. Sanders, qui devait une partie de son succès à ses meetings rassemblant de grandes foules, a été coupé dans son élan, réduit à des communications via les réseaux sociaux pour faire de la pédagogie au sujet de la pandémie – de manière plus claire que l’administration Trump, il faut le dire.

La crise du coronavirus, et la dépression économique qu’elle a entraînée – le tout, pis encore, dans l’ambiance de polarisation politique permanente sous Trump – ont pu apparaître dans un premier temps comme une opportunité pour la gauche, même à court terme : des millions de personnes se sont en effet trouvées privées de leur assurance santé au moment où elles risquaient d’en avoir le plus besoin, et les travailleurs les plus essentiels à la vie quotidienne ont été les plus exposés à la maladie. Les demandes pour un système de santé universel et la reconnaissance des droits des travailleurs ne pouvaient donc que se trouver renforcées.

Bernie Sanders évoquait Franklin Roosevelt comme précédent historique. Peut-on imaginer Biden en transformateur ?

Pour autant, rien ne pouvait contrebalancer la perte de visibilité de Sanders dans les médias. Le 8 avril, il décida donc de se retirer à son tour de la course, tout en maintenant son nom dans les primaires restantes afin de continuer à accumuler des délégués et donc à peser sur le parti démocrate.

L’annonce du retrait de Sanders est venue lors d’une conversation vidéo d’une demi-heure avec son rival Joseph Biden, durant laquelle le candidat de gauche a explicitement apporté son soutien à son rival. Il reconnut néanmoins avec franchise qu’il n’espérait pas que tous ses supporters le suivent. Biden représente en effet tout ce que la gauche rejette en force dans le Parti démocrate, parti de centre-droit. Sanders appelle à la formation d’un front commun contre une menace sans précédent à la démocratie aux Etats-Unis.

Les deux anciens adversaires ont décidé de mettre en place une série de « task forces » destinées à définir les grandes orientations dans plusieurs secteurs clés. Cela revenait à donner à la gauche radicale incarnée par Sanders une influence dans la plateforme que défendra Biden en novembre prochain. Comme on le sait, les deux grands partis politiques des États-Unis n’élaborent pas de programmes à proprement parler – leur structure ne le permet pas – mais des « plateformes » qui sont loin d’être des engagements fermes. Les six « task forces » (changement climatique, éducation, réforme de la justice, santé, économie et immigration) seront composées de huit membres chacune, cinq choisis par Biden et trois par Sanders. Parmi ses représentants, ce dernier a inclus les étoiles montantes de la gauche radicale comme Alexandria Ocasio-Cortez, élue de New York de 30 ans, Pramila Jayapal, élue de l’État de Washington, et Sara Nelson, présidente de l’association des hôtesses et stewards.

Biden, nouveau Roosevelt ou Clinton bis ?

Certains commentateurs politiques ont récemment posé une question que partage une grande partie de la gauche américaine : au milieu de cette crise brutale qui va jeter des millions de personnes dans la précarité, et qui semble demander des réponses aussi fortes que celles apportées par le New Deal à la crise de 1929, Biden pourra-t-il devenir un nouveau Roosevelt ? Il n’y a pas grand-chose dans sa longue carrière de sénateur (1973-2009) qui permette de le penser. Comme le dit Jeet Heer, il ressemble plus à un « partisan du Clinton des années 1990 tentant de frayer son chemin en contournant par le centre, voire par le centre-droit ». Pourtant, à certains moments, « il semble aussi qu’il souhaite devenir un progressiste à la mode de Franklin Roosevelt ». De fait, Biden a récemment indiqué qu’il fallait « mettre le paquet » en réponse à la crise…

Qui se révélera-t-il alors ? « Dr. Jekyll ou Mr Biden », « FDR » ou bien un clintonien de plus ? Comme le dit encore Heet : « il est trop tôt pour le savoir. Même Biden ne le sait pas encore ». Dans le cercle de ses conseillers on note la présence de diverses nuances de progressistes, mais aussi d’une grande figure de l’establishment, Lawrence Summers, déjà présent durant les administrations Clinton ou Obama, dont l’influence risque d’être grande. Peut-être l’immense ampleur des problèmes poussera-t-elle Biden à un programme plus ambitieux. La gauche cherchera certainement à l’y précipiter mais il faudra pour cela des efforts intenses.

Des défaites en série au Congrès

En l’absence d’une politique bien définie de l’administration Trump pour guider le pays au travers de la pandémie, le Congrès est devenu l’arène la plus importante pour définir une réponse nationale. Deux trains de mesures d’aide ont été votés : le premier (Coronavirus Aid, Relief, and Economic Security Act  ou « CARES Act ») est un plan de 2 000 milliards de dollars passé le 19 mars, et le second (« Heroes Act ») un nouveau paquet de 3 000 milliards voté le 15 mai par la Chambre des représentants mais reçu très froidement par le Sénat. Les deux ont été mis au point derrière des portes closes par les dirigeants démocrates au Congrès, en particulier Nancy Pelosi, cheffe de la majorité démocrate à la chambre, mais ils ont été vivement critiqués par la gauche. Pour eux, ces paquets d’aide sont plus tournés vers la défense des intérêts des grandes entreprises et ils ne proposent que peu de garanties pour les travailleurs.

Est-ce qu’il n’aurait pas mieux valu transformer ces propositions en modèle de ce que le parti démocrate veut proposer aux Américains lors de la prochaine présidentielle plutôt que de proposer un patchwork de mesures sans vision d’ensemble, se demandent les Démocrates gauche? Ne valait-il pas mieux, pour battre Donald Trump en novembre, expliciter dès maintenant leurs intentions ? Même si elle n’a que peu influencé les mesures elles-mêmes, le fait que la gauche pose ces questions montre qu’elle a commencé à développer une approche stratégique au niveau national.

A plus long terme…

Malgré les difficultés actuelles, dans une perspective de gauche, la situation actuelle semble propice à l’expansion. Les contradictions de la croissance de la dernière décennie, qui a laissé de nombreux citoyens sur le bord du chemin tout en enrichissant considérablement une minorité, ont été révélées d’abord par les mesures de l’administration Trump puis par la crise de la Covid-19. La précarité des employés du secteur de la santé, de ceux des abattoirs, des transports ou des livreurs à domicile est devenue bien plus visible, et de même leurs revendications de se trouver mieux inclus et protégés. Les solutions proposées par la gauche du parti démocrate semblent plus que jamais avoir du sens.

Medicare for All, un cheval de bataille de la gauche (source medicareforall)

De récents sondages montrent que 70 % des électeurs américains – et 90 % des Démocrates, sont en faveur de la proposition d’assurance santé publique universelle qui était au cœur de la campagne de Sanders. En ce sens, on peut comprendre le commentaire du sénateur du Vermont lorsqu’il affirmait qu’il quittait la course mais qu’il « avait gagné la bataille des idées ».

Même si elle n’a pas encore beaucoup d’élus, la gauche peut s’appuyer sur ce que l’historien Max Elbaum appelle « un écosystème complet » de forces progressistes : des milliers de groupes locaux, régionaux ou nationaux, en particulier écologistes (comme 350.org, les Amis de la terre, Sunrise Movement, etc.), liés à la cause des migrants (Mijente and United We Dream, etc.), ou des mouvements de citoyens musulmans (Engaged and Muslim Caucus of America).

En plus de l’organisation électorale créée par Sanders, appelée Notre révolution (Our Revolution), plusieurs autres mouvements sont en train de former une nouvelle génération d’activistes pour qu’ils assument des fonctions de leadership. Parmi eux, Democratic Socialists of America (DSA) a connu ces dernières années une explosion sans précédent des adhésions : de 6 500 membres en 2012, principalement des retraités, il est monté à plus de 70 000 aujourd’hui, dont 10 000 dans les semaines qui ont suivi le début de la crise de la Covid-19. Deux de ses figures de proue sont Alexandria Ocasio-Cortez et Rashida Tlaib, cette dernière une activiste palestino-américaine de Détroit élue au Congrès en 2019. Bien qu’il ne soit pas officiellement un parti, DSA revendique 30 élus à tous les niveaux dont 6 des 50 membres du conseil de Chicago (Chicago Board of Aldermen).

Marcela Mitaynes, péruviano-américaine, militante du droit au logement, fait campagne pour une place à l’Assemblée de l’Etat de New York.

Bien que les primaires aient été sérieusement perturbées par la Covid-19, le processus électoral continue et il est probable qu’il enverra une cohorte limitée mais déterminée d’élus de gauche au Congrès mais aussi dans les assemblées d’État, les conseils municipaux, etc. La grande visibilité d’élus comme Ocasio-Cortez et de ses « sœurs », représentantes de gauche comme Rashida Tlaib ou Ilhan Omar (ex-réfugiée somalienne élue dans le Minnesota) montre que le nombre n’est pas tout en politique. Mais être plus nombreux ne pourra qu’augmenter leur influence.

Il y a quelques semaines seulement, la présidentielle 2020 apparaissait comme une voie accélérée vers le pouvoir pour la gauche émergente. Il est maintenant clair que sa « longue marche » devra continuer, désormais dans le contexte d’une crise qui ne fait que commencer.

Paris, le 25 mai 2020

James Cohen est professeur au département du monde anglophone, Université Sorbonne Nouvelle. Il enseigne également à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine. Il est membre du Center for Research on the English-speaking World (CREW, EA 4399). Il est l’auteur de Spanglish America. Les enjeux de la « latinisation » des Etats-Unis (Le Félin, 2005) et de A la poursuite des « illégaux ». Politiques et mouvements anti-immigrés aux Etats-Unis (éd. du Croquant, 2012).

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