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Face à la crise de la Covid-19, travailleurs de la culture et autochtones inventent de nouvelles réponses au Pérou

Morgana Herrera est doctorante en études hispaniques à l’Université de Toulouse Jean Jaurès (FRAMESPA) et membre du Conseil scientifique de l’Institut des Amériques.

(English version)

Le Pérou était le bon élève des Amériques : premier à prendre des mesures de confinement ; plan de soutien économique le plus ambitieux de la région; taux d’approbation de la gestion de la crise par le président extrêmement élevé (82% début mai). Mais maintenant que le pic de la pandémie se profile en Amérique du Sud, seul le Brésil dépasse le Pérou en nombre de cas d’infection et de décès. De nombreux médias ont alors parlé de « paradoxe », alors que d’autres n’y voient que l’aboutissement logique d’une crise sanitaire dans un pays qui a mal redistribué ses richesses.

Si le taux d’approbation du gouvernement demeure malgré tout élevé, le secteur professionnel de la culture s’indigne depuis le début du confinement de la mauvaise gestion de la crise par le ministère qui lui est dédié. Historiquement, les politiques publiques de ce secteur étaient peu développées au Pérou. Depuis sa création en 2010, le ministère de la Culture n’a que peu changé la donne. Avec un budget souvent critiqué pour être insuffisant (0,32% du budget d’État), il doit non seulement gérer, le patrimoine archéologique et les industries culturelles, mais également « l’interculturalité », ce qui au Pérou signifie que les communautés autochtones andines et amazoniennes dépendent de ce ministère.

La ministre Sonia Guillén est restée longtemps silencieuse face à la crise, laissant à la société civile le soin de débattre du sort des communautés indigènes ou de celui des travailleurs de la culture, deux secteurs de la population dépendants de son portefeuille et frappés de plein fouet par la crise. Alors que les premières semaines du confinement ont vu la mise en place d’une aide hebdomadaire de 380 soles (=100 euros) pour les foyers les plus pauvres, les travailleurs du spectacle se retrouvant sans emploi ont demandé de bénéficier eux aussi d’une prise en charge similaire. Un article a causé leur colère car la journaliste s’élève contre les artistes qui « osent » réclamer cette aide, les traitant de « mesquins et misérables » qui veulent retirer le pain de la bouche de ceux qu’elle estime être « vraiment pauvres ». Susana Baca, ex-ministre de la Culture et star de la musique afropéruvienne lui rétorquera que la plupart des travailleurs de ce milieu sont précaires, prenant l’exemple des musiciens itinérants des villages andins, ce qu’omettait de considérer la journaliste, typique d’une vision réductrice de la culture et centrée sur la capitale.

Lorsqu’on parle des 70% de travailleurs informels au Pérou on pense en effet aux petits métiers ambulants, cireur de chaussure ou vendeur d’empanadas. Pourtant les travailleurs du spectacle vivant font souvent partie de cette économie grise et les conditions sanitaires rendent impossible l’exercice de leur métier. Le confinement péruvien débuté en mars et prolongé jusqu’au 30 juin, les plonge durablement dans la crise économique. « Le ministère ne connait pas nos besoins. Nous ne sommes pas recensés. Dans ces conditions, il est impossible de recevoir de l’aide » déclare Eugénie Tazé, scénographe et membre du Movimiento Independiente de Artes escénicas del Perú (MIAEP), fondé durant la quarantaine.

Logo du MIAEP réalisé par Raul Boullosa

Puisqu’aucune proposition n’est venue des instances gouvernementales, le MIAEP a dû élaborer lui-même un plan de « mitigation de l’impact et réactivation économique » pour son secteur. Un décret d’urgence débloquant 50 millions de soles a finalement été approuvé le 21 mai, mais sa mise en place ne sera pas effective avant le 11 juin.

Le ministère continue par ailleurs d’essuyer des critiques liées pour son absence de propositions en faveur des communautés autochtones d’Amazonie, la zone la plus touchée du pays avec Lima. Les morts s’accumulent, aussi bien à l’intérieur de la principale ville amazonienne, Iquitos, au sein des communautés des régions du Loreto et d’Ucayali ou de la communauté Shipibo-Conibo de Cantagallo, à Lima. Le 25 mai, les peuples autochtones du bassin amazonien ont publié un communiqué exigeant la démission de Sonia Guillén et de sa vice-ministre à l’interculturalité, les accusant d’être sourdes à leurs cris d’alarme, alors même que le ministère est censé veiller au « développement des peuples amazoniens ». Guillén a démissionné finalement le 30 mai, mais pour une question de contrats de travail frauduleux.

L’artiste shipibo Olinda Silvano, leader de la communauté de Cantagallo, semble résumer les contradictions mises en évidences par la crise. Alors que Silvano est régulièrement reconnue par les institutions comme ambassadrice de la culture shipibo et mise en avant par celles-ci comme représentante de la diversité culturelle du pays, elle est aujourd’hui malade de la Covid et dans une situation de grande vulnérabilité économique. Femme autochtone et artiste, elle incarne doublement les oubliés du ministère de la Culture, sommés d’auto-organiser leur résistance collective. Pour aider sa communauté alors que la maladie et les restrictions sanitaires l’empêchent de travailler, Silvano fait partie du projet Dibujos por la Amazonía .

Capture d’écran du site de Dibujos por la Amazonía

Celui-ci réunit et propose à la vente des œuvres d’artistes péruviens dont les recettes seront entièrement reversées à trois organismes qui viennent en aide aux communautés amazoniennes : le vicariat d’Iquitos, Radio Ucamau et le conseil Shipibo Conibo et Xetebo de l’Ucayali. Ces entités n’ont pas été choisies par hasard, ce sont elles qui gèrent de facto la crise en l’absence de solutions gouvernementales. L’approvisionnement d’Iquitos en bombonnes d’oxygène a ainsi été financé par la collecte de fonds du père Raimundo Portelli et de l’évêque Miguel Fuertes du Vicariat, confirmant une délégation historique à l’Église par l’État péruvien de la gestion des affaires amazoniennes. C’est également au Vicariat qu’un collectif de musiciens et producteurs compte reverser les fonds de leur collecte SOS Iquitos – Amazonía Relief Fund. Ce collectif, formé après la mort de trois grands représentants de la cumbia amazonienne psychédélique (Ranil et los Wemblers de Iquitos) au milieu de la crise de la Covid-19, vient en aide aux habitants de la ville, berceau historique de ce courant musical.

Campagne SOS Iquitos- Amazonía Relief Fund. Crédits: Miro Denck

Comme le souligne l’artiste Christian Bendayán, l’un des initiateurs du projet Dibujos por la Amazonía, alors même que les travailleurs de la culture sont très vulnérables en ce moment, ils sont à l’origine de la plupart des solutions pour leur secteur. Les nouveaux modes d’auto-organisation qu’ils ont conçus pendant le confinement chamboulent la scène culturelle péruvienne. Sans doute seront-ils des sources d’inspiration incontournables pour tout projet global de restructuration du secteur après la crise.

Paris, le 2 juin 2020

Morgana Herrera est doctorante en études hispaniques à l’Université de Toulouse Jean Jaurès (FRAMESPA) et membre du Conseil scientifique de l’Institut des Amériques. Sa thèse porte sur la construction d’une identité péruvienne amazonienne par les artistes et intellectuels amazoniens de la génération de 1940.

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