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« I Can’t Breathe » : à Austin, la crise sanitaire accélère la fracture politique et raciale

Gabriel Daveau est coordinateur du pôle Texas de l’Institut des Amériques (accueilli par l’Université du Texas à Austin) et doctorant en littérature des États-Unis à l’Université de Lille (CECILLE).

(English version)

En regardant vers le Nord depuis le pont de South Congress, le Capitole du Texas et sa coupole dominent le paysage. Mis en relief par l’éclairage la nuit, ce bâtiment vient interrompre la linéarité des avenues du centre-ville d’Austin, et s’affirmer dans la skyline comme le symbole des lignes de fracture entre pouvoirs local et fédéral, et entre économie et politique. C’est dans ce bâtiment que siège la législature du Texas : une assemblée à la majorité républicaine, en plein cœur d’une ville connue pour sa politique libérale et son économie portée par les nouvelles technologies[1].

Vue du Capitole du Texas depuis le pont qui traverse le Colorado sur Congress Avenue. (Crédit photo: LoneStar Mike).

La disposition géographique du Capitole n’est pas seulement le signe des polarisations qui répartissent la société américaine, mais aussi celui des inégalités qui continuent de la ronger. Montant jusqu’au Capitole, Congress Avenue divise les rues d’Austin entre leur portion ouest et est. A l’ouest, les quartiers aisés du vieil Austin s’étendent jusqu’aux collines arborées de West Lake. De l’autre côté, le quartier à majorité hispanique et afro-américain d’East Austin s’étend jusqu’à l’autoroute 183. Inévitablement, cette séparation claire, couronnée de la coupole de la législature, a été le théâtre des revendications dues à ces inégalités, jusque sur les marches du Capitole. L’extrême précarité dans laquelle une proportion importante de la population américaine se retrouve en conséquence de la Covid-19 exacerbe ces différences et rend visible ces plaies ouvertes de façon aussi nette que la frontière symbolisée par Congress Avenue.

Le 14 avril 2020, environ un mois après que le maire d’Austin a invité la population à rester chez elle dans la mesure du possible et ordonné la fermeture des écoles, lieux de culte, bars, restaurants et salles de concerts, des manifestants se sont présentés devant l’entrée de la législature texane. Ils répondaient à l’appel du site conspirationniste Infowars d’aller faire entendre leur refus de se confiner, et d’exiger la réouverture de l’économie. Plusieurs manifestations similaires ont eu lieu à travers les États-Unis, et notamment dans le Michigan où des manifestants armés ont pénétré dans le Capitole, et tenté d’atteindre l’hémicycle pour se faire entendre. Ce jour-là à Austin, le responsable du site Alex Jones[2] prononça son discours devant les marches du Capitole, pendant que les manifestants appelaient au licenciement du Dr. Fauci ou encore scandaient « Make America Free Again », en écho au slogan de campagne du président des Etats-Unis. Plus tard, celui-ci postera sur son compte Twitter « LIBERATE MICHIGAN » et « LIBERATE MINNESOTA », en soutien aux manifestations similaires dans d’autres états.

Un peu plus d’un mois plus tard, le 31 mai 2020, le collectif Austin Justice Coalition appelle lui aussi à un rassemblement pacifique devant l’enceinte du Capitole, mais cette fois-ci en réponse au décès de George Floyd des suites de son arrestation par la police de Minneapolis ainsi qu’en réaction au décès de Mike Ramos, un habitant d’Austin non armé, lors de son arrestation au mois d’avril. Les responsables du mouvement s’indignent de voir des violences policières se perpétrer à l’encontre de populations trop souvent visées, et rendues particulièrement vulnérables par la crise sanitaire. Le collectif annule son appel à quelques heures du rassemblement de peur de débordements, mais plusieurs milliers de personnes se retrouvent tout de même devant le symbole de la législature texane. Les manifestants seront dispersés en fin de journée par des tirs de grenades lacrymogènes et de LBD. Quelques jours plus tard, le 3 juin, Donald Trump enjoint la police à « durcir le ton » (« Get tough police ! ») avec les manifestants.

Ces deux affleurements des tensions politiques et raciales, exacerbées par la crise sanitaire due au coronavirus, révèlent bien un fonctionnement politique à plusieurs vitesses, un traitement différencié des personnes selon qu’elles se situent d’un bord ou de l’autre du spectre politique, social, et surtout racial. D’un côté, une minorité politique refuse de porter un masque et dénonce les « mensonges » du discours institutionnel. De l’autre, des manifestants font résonner leur indignation face au racisme coutumier dont sont victimes les minorités raciales aux mains des autorités locales. Les premiers arrivent armés et repartent sans autre conséquence, alors que les seconds subissent à nouveau une répression forte lors d’une manifestation pourtant voulue comme pacifique.

Manifestations du 31 mai 2020 face au Capitole. (Crédit photo : Alexandra Arteaga)

En temps de pandémie aux États-Unis, un lien fatidique semble unir la détresse respiratoire causée par le virus et qui a déjà entrainé la mort de plus de 100 000 personnes à une autre détresse, sociale et raciale, symbolisée par le slogan symptomatique des manifestations de la semaine dernière : « I can’t breathe » (« Je ne peux pas respirer »). Que ce soit sous le poids de la crise sanitaire fulgurante, ou de la crise raciale bicentenaire, les minorités américaines étouffent. Il n’est pas surprenant que lors de la première cérémonie d’hommage à George Floyd le 4 juin, l’avocat de la famille du défunt ait fait le lien entre les deux en attribuant sa mort à « cette autre pandémie que nous ne connaissons que trop bien en Amérique, la pandémie du racisme et de la discrimination. »[3]

Austin, le 11 juin 2020.

Gabriel Daveau est coordinateur du pôle Texas de l’Institut des Amériques (accueilli par l’Université du Texas à Austin) et doctorant en littérature des États-Unis à l’Université de Lille (CECILLE).


[1] Le maire d’Austin Steve Adler, de même que ses prédécesseurs au 21e siècle, sont tous affiliés au parti démocrate. En parallèle, les grands leaders des nouvelles technologies ont majoritairement localisé à Austin le secteur tertiaire de leur activité. C’est le cas de Google et Facebook dont les buildings font désormais partie du paysage du centre-ville.

[2] Fondateur du site Infowars, Alex Jones est un négationniste et complotiste notoire, condamné pour avoir nié publiquement l’existence de la tuerie de Sandy Hook qui a fait 27 morts dont 20 enfants en 2012.

[3] Benjamin Crump : « It was that other pandemic that we’re far too familiar with in America, that pandemic of racism and discrimination that killed George Floyd », cité dans Chris McGreal, « Floyd family members speak at memorial service », The Guardian, consulté sur https://www.theguardian.com/us-news/live/2020/jun/04/george-floyd-killing-protests-us-live-news-updates-donald-trump , ma traduction.