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Covid-19 au Nicaragua : la pandémie sous régime autoritaire

Maya Collombon est maître de conférence à Sciences-Po Lyon (Triangle UMR 5206). Elle est déléguée du pôle Sud-est de l’IdA.

(English version)

Face à la multiplication des périodes de confinement pour répondre à l’expansion de la pandémie de Covid-19, le Nicaragua fait figure d’exception. Il est un des rares États à n’avoir pris aucune mesure contre la propagation du coronavirus. Côté gouvernement, la confiance règne : il y a encore un mois le président de la République, Daniel Ortega, annonçait que la Covid-19 était sous contrôle. La semaine dernière pourtant, et pour la première fois depuis le début de la crise sanitaire internationale, le ministère de la Santé (Minsa) a annoncé des chiffres plus alarmants dans son dernier bulletin épidémiologique : une hausse notable (plus de 30%) des cas (1 118 désormais) et un total de 46 décès au 2 juin 2020. Cependant, pour les experts nationaux de l’observatoire citoyen Covid-19, les chiffres seraient encore bien en deçà de la réalité, ces derniers calculant qu’il y aurait eu au moins 800 morts dues à la Covid-19 (contre 686 dans tout le reste de l’Amérique centrale) inquiétant notablement les pays voisins centraméricains et plus de 3725 cas de contamination, dont 348 cas parmi les professionnels de la santé. De son côté, l’organisation panaméricaine de la santé (OPS) s’alarme du fait que l’absence de mesures de prévention et le non-respect des mesures préconisées par l’OMS auraient fait entrer le Nicaragua dans le stade 4 de transmission communautaire de la maladie.

Des pouvoirs publics défaillants…

Malgré la multiplication des alertes à l’échelle internationale, aucune mesure de contention de l’épidémie ou de protection des professionnels de la santé n’a été prise jusqu’à récemment. Allant contre les recommandations de l’OMS, aucune école n’a été fermée, bien que la présence des enfants en classe soit en nette diminution. L’économie suit son cours presque « normal », tandis qu’il est recommandé aux magasins de rester ouverts pour éviter les effets négatifs sur une économie nationale déjà fort mal en point.

En outre, le gouvernement Ortega n’a pas évité les évènements de masse. Tout au contraire, il en organise. Ainsi, le 16 mars 2020, le gouvernement appelle à une marche « Amor en tiempos del Covid-19 » (Amour en temps de Covid-19) afin de « combattre » l’épidémie, à laquelle étaient conviés, de gré ou de force, les employés des administrations de l’État et les membres du Front sandiniste de libération nationale (FSLN, parti de gauche au pouvoir, dont est issu le président Ortega). Cette marche a lancé une série d’autres évènements publics qui se sont multipliés pendant la période post-mi-mars, regroupant un nombre croissant de Nicaraguayens : activités touristiques, sportives, culturelles, récréatives et religieuses promues par le gouvernement.

Deux mois plus tard, la crise sanitaire est devenue grave et le système de santé est saturé. Les hôpitaux publics sont débordés. Dans un pays où plus de 30% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, seuls quelques rares privilégiés des grandes villes ont accès aux cliniques de santé qui procurent des soins de qualité, avec le matériel adéquat, mais qui sont privées et très coûteuses. Devant les hôpitaux publics au contraire se forment de longues files d’attente où se mêlent visiteurs et malades, sans mesure de distanciation physique. Les pharmacies sont quant à elles en rupture de stock, ne pouvant distribuer ni masques, ni gel hydro-alcoolique, ni même dans certains cas médicaments de base. Dans les hôpitaux publics, le personnel de santé travaille sans protection. Avec ce double système de santé qui ne bénéficie qu’aux plus riches, dans le second pays le plus pauvre du continent américain, la pandémie est avant tout devenue l’affaire des plus pauvres.

L’art d’enterrer le réel

Les conditions déplorables de cette crise sanitaire ont été rendues possibles par l’inaction des pouvoirs publics. Elle s’appuie sur une maîtrise complète (la majeure partie des médias télévisuels et radiophoniques du pays appartenant à la famille présidentielle) et non transparente de l’information sur l’épidémie. Il a ainsi fallu plusieurs semaines avant que les médias donnent la mesure de la pandémie et diffusent à l’échelle nationale des informations sur sa progression. Pendant ce temps, des zones entières du pays n’ont pas du tout été informées du risque sanitaire et ont continué à participer aux évènements publics organisés par le FSLN. L’OMS, quant à elle, s’est plainte de la livraison partielle et très irrégulière des rapports journaliers sur l’évolution de la maladie demandés au gouvernement. Dans ces conditions, il n’est pas possible d’avoir une vision claire et fiable de la situation.

Pourtant, la crise sanitaire est bien là. Les enterrements se multiplient, prenant la forme d’« enterrements express » (réalisés pendant la nuit et avec interdiction de veillée funèbre), tandis que les hôpitaux déclarent, sans test aucun, la multiplication des décès par pneumonie ou arrêts cardiaques. Même les décès dans les rangs sandinistes (du parti FSLN), qui se sont multipliés ces deux dernières semaines, ne semblent pas faire plier le gouvernement.

Une crise de légitimité du gouvernement bien plus ancienne que la Covid-19

Les critiques sur cette gestion de la crise sanitaire ont été immédiates et s’organisent autour de deux axes principaux : d’une part, les associations médicales ; d’autre part, l’opposition au gouvernement Ortega active depuis la crise politique d’avril 2018. Ainsi, depuis fin mai, 34 associations médicales nicaraguayennes appellent à commencer immédiatement une quarantaine nationale volontaire pour limiter les effets de la propagation de l’épidémie. De leur côté, après les multiples dénonciations pour mauvaise gestion de crise, les principales organisations opposantes au régime, l’Alliance civique pour la Justice et la Démocratie, l’Unité nationale Bleu et Blanc et l’association des victimes d’avril, ont soutenu l’appel des médecins. Afin de répondre aux critiques, nationales comme internationales, le gouvernement FSLN a produit fin mai un livre blanc, dans lequel il compare son approche à celle de la Suède…

La pandémie de Covid-19 cache en fait une maladie qui gangrène le Nicaragua bien avant la crise sanitaire du printemps 2020. En effet, elle ne fait que révéler l’autoritarisme grandissant du gouvernement Ortega. En avril 2018, le pays a fait face à la plus grande crise politique depuis la révolution de 1979 qui avait, justement, mené au pouvoir les Sandinistes. Ces derniers, restés au pouvoir pendant toutes les années 1980, l’avaient perdu par les urnes en 1990. Seize années plus tard, Daniel Ortega, un des neuf membres de la direction nationale révolutionnaire le reprend lors d’un nouveau scrutin. Il sera réélu en 2011, puis 2016, accédant entre temps (grâce à une modification de la Constitution) à la réélection à vie. Mais après 12 années d’un pouvoir de plus en plus autoritaire, d’imposantes manifestations demandent, au printemps 2018, son départ du pouvoir. La protestation est réprimée avec violence, entraînant plus de 400 morts (selon les données des organisations nationales de droits humains). Commence alors une période de répression et d’intimidation systématique de toute forme de contestation.

Pour les opposants de 2018, qui se sont pour la plupart organisés en groupe contestataire, la résistance est devenue souterraine. Face à la Covid-19, elle se poursuit encore dans l’ombre. Ainsi, c’est en cachette des pouvoirs publics que les jeunes du Mouvement universitaire 19 avril ont entamé une campagne de distribution de kits anti-covid (près de 3000 kits ont été distribués incluant un masque réutilisable, une bouteille de gel hydro-alcoolique et du savon liquide) dans les quartiers pauvres de la capitale. Preuve de l’obsession du gouvernement à réprimer ces mouvements, malgré la pandémie, porter un masque dans la rue au Nicaragua aujourd’hui peut donner lieu à des représailles de la police nationale.

Lyon, le 15 juin 2020

Maya Collombon est maître de conférence à Sciences-Po Lyon où elle dirige le Diplôme d’établissement sur l’Amérique latine et les Caraïbes (DEALC), elle est membre du laboratoire Triangle (UMR 5206). Politiste, ses recherches ont porté sur les transformations des politiques de développement qui se mettent en place dans des contextes sociaux racialisés au Mexique et en Amérique centrale au tournant des années 2000 et sur les mobilisations transnationales, notamment d’acteurs indigènes, qui en ont résulté. Cette réflexion l’a conduite à interroger le militantisme zapatiste sous l’angle des carrières militantes et de la politisation en milieu rural. Elle a travaillé sur l’autoritarisme en interrogeant les formes hégémoniques du pouvoir des derniers mandats de Daniel Ortega au Nicaragua à travers une étude de la transformation des dispositifs de vote, en analysant la relation entre l’État et ses populations indigènes, et en s’appuyant sur une démarche de type ethnographique. Elle co-dirige avec Lilian Mathieu (Centre Max Weber) l’ANR CALOT sur les conséquences de la loyauté forcée en contexte autoritaire.

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