États-Unis Géographie

Le golf est-il une activité essentielle ? Dilemme arizonien en temps de pandémie

Par Anne-Lise Boyer, doctorante en géographie à l’ENS de Lyon (UMR Environnement Ville Société) en séjour de recherche à l’UMI iGlobes.

Dans la semaine du 15 au 21 mars, alors qu’on ne compte en Arizona que 152 cas déclarés et 2 décès, la plupart des villes de l’État ont déclaré l’état d’urgence pour lutter contre la COVID-19, en mettant notamment en œuvre la « distanciation sociale ». Ainsi, à Phoenix, la maire démocrate Kate Gallego a fermé le 17 mars les salles de sport et les bibliothèques et a limité l’activité des restaurants et bars à la vente à emporter.  Mais le 23 mars, alors que 28 autres États ont déjà mis en place le confinement, le gouverneur d’Arizona, Doug Ducey (républicain), annonce à la presse qu’il est hors de question que l’État promulgue une telle directive. Il interdit aux comtés et aux municipalités de prendre eux-mêmes l’initiative de déclarer le confinement obligatoire dans leurs juridictions. Cette déclaration suscite l’ire mais aussi l’inquiétude des maires qui se mobilisent et signent une pétition commune pour enjoindre le gouverneur à prendre la suite des États déjà confinés. A cette pétition des maires, s’ajoute une pétition lancée par un médecin qui collecte plus de 230 000 signatures. Sous la pression, le 30 mars, Doug Ducey annonce enfin le confinement pour l’ensemble de l’État. Ce jour-là, le nombre de personnes atteintes du COVID-19 dépasse le millier et l’on compte 20 décès.

Golf en Arizona (source Wikicommon)

Alors que le nombre de cas continue de grimper, c’est désormais la liste des « activités essentielles » édictée par le gouverneur qui provoque un mélange de surprise, d’incompréhension mais aussi de moqueries : elle comprend les golfs ou encore les salons de beauté ! La maire de Phoenix rétorque par un tweet et le 3 avril, le gouverneur se fend de nouvelles précisions. Les salons de beauté ferment mais les parcours de golf restent ouverts…

Tweet de la maire de Phoenix critiquant la liste des activités essentielles proposée par le gouverneur.

Le golf est-il vraiment essentiel ? Dans l’État d’Arizona, où l’on trouve plus de 300 parcours de golf et où cette activité est un moteur économique, la question n’est peut-être pas si ridicule.

Depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’économie de cette région ensoleillée (on est dans la Sunbelt) s’oriente de plus en plus vers les hautes technologies et les services, d’une part, et vers l’économie résidentielle, d’autre part. La croissance urbaine y est ainsi spectaculaire (l’agglomération de Phoenix comptait 330 000 habitants en 1950, elle en compte aujourd’hui presque 5 millions), car l’Arizona urbaine attire aussi bien des jeunes actifs diplômés que des retraités aisés qui quittent leur État d’origine pour des régions plus clémentes, dans un mouvement d’héliotropisme (Pihet, 1999).

L’image d’oasis où il fait bon vivre est apparue avant ce boom. Dès les années 1920, sous l’impulsion du Sunshine Climate Club, l’Arizona a commencé à la promouvoir. Promoteurs immobiliers et agences de tourisme vantent le « western ranching lifestyle », avec un urbanisme très peu dense et centré sur l’extérieur (cours, patios, piscines, paysages pittoresques du désert planté de cactus) (Benites-Gambirazio et al., 2016). Les années 1920 marquent aussi le moment où le golf devient un élément important du paysage américain, en lien avec la démocratisation des loisirs et l’aménagement de parcs et de terrains de sport. Cette époque est aussi celle du développement des premières suburbs, suivant l’idéal jeffersonien d’une nation de petits propriétaires et sous l’influence de la philosophie transcendentaliste reliant vie en harmonie avec la nature et principes moraux. Dans ce contexte, l’engouement pour le golf s’explique parce que cette pratique sportive cristallise ces valeurs : l’action d’un individu seul face à la « nature » qui doit canaliser sa force en l’esthétisant (Hardin et Zuegner, 2003). Le parcours de golf devient donc central dans le mode de vie suburbain et la pratique de ce sport constitue dès lors un marqueur social essentiel pour les classes moyennes en ascension sociale.

Dans l’agglomération de Phoenix, développée entièrement sur le modèle de la suburb, on compte aujourd’hui 170 parcours de golf. Chaque année, en février, la ville héberge le tournoi de golf le plus fréquenté du monde : le Waste Management Open, avec plus de 700 000 visiteurs en 2018. Les équipes universitaires féminines de golf d’Arizona State University et d’University of Arizona sont classées dans les 10 meilleures à l’échelle nationale. Enfin, en 2014, il a été calculé que l’industrie du golf employait 42 000 personnes (emplois directs et indirects) et avait contribué cette année-là à hauteur de 2,1 milliards de dollars au PIB de l’État (Duval et al., 2016). Le golf est donc un moteur à part entière du dynamisme de l’économie en Arizona.

On comprend donc mieux pourquoi le golf est vu comme une activité essentielle, y compris au moment d’une crise aussi importante que celle de la COVID-19. Les golfeurs[1] s’appuient également sur le caractère « hygiénique » de la pratique de ce sport de plein air qui ne va pas en apparence à l’encontre des mesures de « distanciation sociale » et qu’il serait donc absurde de suspendre temporairement, notamment tant que les parcs publics restent ouverts et que leur fréquentation est encouragée par les institutions locales. Enfin, si les villes d’Arizona sont de plus en plus à gauche sur l’échiquier politique, l’État dans son ensemble demeure conservateur et fervent protecteur des libertés individuelles et de la liberté des entreprises, en lien avec le capitalisme effréné de la Sun Belt moderne.

La liste des États protégeant la pratique du golf pendant la pandémie peut ainsi servir de révélateur de leur positionnement politique (comme le très conservateur Alabama) ou économique (comme la très pro-business Floride). Le débat sur le golf comme activité essentielle apparait ainsi comme révélateur du dilemme auquel est confronté le pays tout entier.

Phoenix, Arizona (Etats-Unis), le 15 avril 2020

Anne-Lise Boyer est doctorante en géographie à l’ENS de Lyon, au laboratoire Environnement Ville Société (UMR 5600 EVS). Accueillie par le laboratoire iGLOBES (CNRS/Université d’Arizona) à Tucson, ses recherches portent sur la gestion de la pénurie en eau dans les villes-oasis d’Arizona, aux États-Unis.

Références

Benites-Gambirazio E., Coeurdray M. et Poupeau F., 2016, « Une promotion immobilière sous contraintes environnementales. Les logiques sociales du périurbain dans les Desert Cities de l’Ouest étasunien », Revue Française de Sociologie, 2016/4, vol. 57, p.735-765

Duval D., Kerna A., Frisvold G. et al., 2016, Contribution of the Golf Industry to the Arizona Economy in 2014, rapport, The University of Arizona College of Agriculture and Life Sciences, Agricultural and Resource Economics, décembre 2016. URL: https://cals.arizona.edu/arec/sites/cals.arizona.edu.arec/files/publications/AZ%20Golf%20Economic%20Contribution%202014.pdf

Hardin R. et Zuegner Z., 2003, « Life, liberty, and the pursuit of golf balls: Magazine promotion of golf during the 1920s », Journalism History , 2003/29, vol. 2, p. 82-90.

Pihet C., 1999, « Le développement d’une territorialisation produite par l’âge : les ‘retirement communities’ aux États-Unis », Annales de Géographie, n°608, p. 420-435


[1] Voir par exemple cet article d’opinion dans l’Arizona Republic: « Why is everyone teed off about golf courses being open? In some ways, they are essential”, Abe Kwok, 3 avril 2020. URL: https://www.azcentral.com/story/opinion/op-ed/abekwok/2020/04/03/why-golf-courses-should-essential-businesses-arizona-coronavirus-stay-home/2938511001/

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