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Le nouveau rêve américain : un programme pour sauver la culture ?

Par Emeline Jouve, maîtresse de conférences-HDR à l’INU Champollion et l’Université Toulouse-Jean Jaurès. Ses recherches portent sur le théâtre étatsunien.

Le monde des arts et de la culture aux Etats-Unis est aux abois. La crise sanitaire a frappé l’industrie dite du « divertissement » de plein fouet. La fermeture des musées et des cinémas, la suspension des représentations (théâtre, danse, …) et des concerts, l’annulation des festivals a eu des conséquences dramatiques pour les actrices et acteurs culturels mais aussi pour la nation tout entière car l’art est indispensable à toute vie sociale. En effet, l’art fait vivre car il stimule en nous poussant à nous décentrer, à réfléchir à d’autres possibles, en faisant rêver mais aussi, plus prosaïquement, parce qu’il est une source importante de revenu.

Dans le monde d’avant, celui d’avant la pandémie, l’industrie dite « créative » représentait, annuellement, environ $800 milliards de l’économie étasunienne. D’après une étude menée par, notamment, Richard Florida (inventeur de la notion de « classe créative »), les pertes s’élèveraient aujourd’hui à 150 milliards. Le taux de chômage dans le secteur est l’un des plus hauts du pays : un tiers des professionnels se trouve aujourd’hui sans emploi. La Californie, New York et le Texas, dont l’économie repose pour une grande partie sur l’activité générée par la culture, souffrent particulièrement de la situation. Le mal est profond et d’ampleur nationale. Pourtant, les arts étaient les grands absents des programmes politiques des deux candidats aux élections présidentielles de novembre.

Rue déserte du Theatre District, NY ©StockLib

Cette troublante absence s’explique tout d’abord par la tradition libérale des Etats-Unis selon laquelle les arts relèvent du domaine du privé et en cela, les pouvoirs publics n’ont pas à s’immiscer dans les affaires artistiques : cette séparation constitutionnelle des domaines privés et publics explique qu’il n’existe pas de ministère de la Culture. Les sources de financement de l’industrie culturelle sont principalement privées et découlent de fonds propres et du mécénat. Les aides publiques existent à la marge et sont principalement allouées par les autorités locales. Il existe toutefois une agence fédérale indépendante du pouvoir qui vise à financer principalement les organisations à but non lucratif : le National Endowment for the Arts (Fonds National pour les Arts). Cette instance, créée en 1965 en pleine guerre froide, visait à pallier la crise financière que les organisations culturelles traversaient alors. Cette nouvelle crise pouvait donc laisser augurer d’une augmentation franche de son budget qui, en 2019, était de 162 millions de dollars. Dans le cadre du plan de relance CARES Act (Coronavirus Aid, Relief, and Economic Security Act) voté par le congrès en mars 2020, 75 millions de dollars supplémentaires ont été versés au NEA.

National Endowment for the Arts ©NEA

Ce coup de pouce financier de l’État aurait pu être interprété comme le signe d’un intérêt de Donald Trump pour la « chose culturelle ». Rien de tel. En effet, durant son mandat, Trump a à plusieurs reprises tenté de supprimer le NEA mais comme l’indique Frédéric Martel le Congrès, « à majorité républicaine s’est prononcé à chaque fois pour le rétablissement des fonds du NEA ». En effet, le président élu « s’est situé en décalage par rapport à la tradition républicaine » puisque les « Républicains ont toujours été favorables à l’art et ont défendu le NEA ». Trump ne s’est pas uniquement attaqué au financement public des arts, mais il a également soutenu une série de réformes ambitionnant d’abolir certains avantages dont les collectionneurs et les revendeurs d’arts bénéficiaient jusqu’alors. Cette dernière position pour un pro-capitaliste souhaitant favoriser le business peut sembler des plus étonnantes et peut être interprétée comme une nouvelle preuve du peu d’intérêt que l’ancien président républicain porte à la culture. En tant que candidat, Trump n’a pas jugé nécessaire de traiter la question artistique dans son programme ou lors de ses meetings.

Donald Trump ©K. Loefler

Joe Biden n’a étrangement pas été beaucoup plus éloquent sur le sujet alors que les acteurs culturels ont pris position pour soutenir sa candidature. Afin de contrer ce que nombre d’artistes et d’organisations artistiques considéraient comme le « danger trumpiste », ils prirent publiquement position pour Biden. Dans la sphère théâtrale, par exemple, le syndicat d’artistes Actors’ Equity Association ou le groupement Stage Directors and Choreographers Society appelèrent à voter Biden alors que des artistes visuels (Cindy Sherman, Jeff Koons, Marilyn Minter, … ) organisèrent des ventes en ligne, Artists for Biden, pour soutenir la campagne de leur candidat. Si Biden a déclaré que sa présidence serait « F.D.R.-size », c’est-à-dire à l’image des grandes mesures de relance mises en place sous le président Franklin Delano Roosevelt à la suite du crash boursier de 1929, le nouveau président n’a cependant pas annoncé de plan similaire au Federal One, ensemble de projets du New Deal visant à soutenir les créateurs.

Joe Biden ©Maison Blanche

Biden sera-t-il alors à la hauteur des espoirs des communautés artistiques qui ont œuvré à sa victoire ? La reconquête du Sénat par les démocrates laisse présager la possibilité pour le président et sa coéquipière, qui ont fait l’un et l’autre preuve d’un certain intérêt pour le monde de l’art durant leurs carrières respectives, de renouveler la politique en général et la politique culturelle en particulier. Cependant, si durant son mandat de vice-président au côté de Barak Obama, Biden a donné des preuves pouvant rassurer la communauté artistique quant au maintien du NEA, les experts ne pensent pas qu’il reviendra sur les réformes de Trump pour faciliter le commerce des arts. Le 19 aout 2020, alors en pleine campagne, Biden déclara, à l’occasion d’un entretien avec le créateur de la comédie musicale Hamilton, Lin-Manuel Miranda que « les arts [étaient] l’avenir des américains, le reflet de leur âme ». Puis, il ajouta : « nous devons retrouver l’âme perdue de ce pays ». Cette déclaration ne fut cependant pas suivie de mesures concrètes. L’âme des Etats-Unis est en péril. Alors que nombre d’artistes tentent de garder le contact avec leur public en multipliant, par exemple, les rencontres artistiques à distance grâce aux outils numériques, leurs lieux restent clos et beaucoup n’auront pas la possibilité de réouvrir sans qu’une main leur soit tendue. Ces artistes qui faisaient rêver l’Amérique rêvent aujourd’hui d’une politique culturelle qui leur permettra, si ce n’est de sauver leur âme et celle de leurs compatriotes, du moins, de sauver leur profession.    

Toulouse, le 22 janvier 2021

Emeline Jouve est maîtresse de conférences-HDR à l’INU Champollion et l’Université Toulouse-Jean Jaurès. Ses recherches portent sur le théâtre étatsunien. Elle est l’autrice de, entre autres, Susan Glaspell’s Poetics and Politics of Rebellion (University of Iowa Press, 2017) et Avignon 68 & le Living Theatre : Mémoires d’une révolution (Deuxième Epoque, 2018).

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