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Le Paraguay, oublié de la pandémie ?

Julien Demelenne est doctorant en Etudes politiques à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (CESPRA).

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En dehors de ce blog, on parle peu de la situation du Paraguay dans le reste du monde. Non pas parce que ce pays ne le mérite pas, car il a été l’un des pays de la région qui a le mieux géré la crise sanitaire, mais, entre autres, paraphrasant Augusto Roa Bastos, pour être une « île entourée de terres”. Pays méditerranéen au sens propre, sans beaucoup d’échanges avec le reste du monde, sa situation est devenue avantageuse en période de pandémie, et ce malgré un des investissements les plus bas dans la santé et malgré une importante frontière avec le Brésil, l’un des pays les plus touchés par la crise sanitaire. Ce qui a toujours été défini comme un élément de retard (l’arrivée tardive du Paraguay dans le processus de mondialisation) est devenu l’un de ses principaux alliés dans la lutte contre la pandémie.

L’adaptation aux mesures barrière pour la réouverture des commerces

Cette absence silencieuse du Paraguay dans la cartographie médiatique, économique et académique est l’une des raisons structurelles qui explique la lente progression de l’épidémie de Covid-19 sur son territoire.  A ce jour, on ne compte que 1 296 cas confirmés pour 7 millions d’habitants et seulement 12 décès et 9 hospitalisations en cours. Bien sûr d’autres éléments structurels expliquent aussi le succès de la maîtrise de la pandémie: un fort pourcentage de la population rurale (+ 40%) et un processus d’urbanisation relativement dispersé centré autour des jardins, dans lequel la construction de grands immeubles d’appartements est relativement récente. Le tissu social se concentre autour de la famille, souvent située dans certaines collectivités territoriales bien définies.

Si ces éléments structurels comptent pour comprendre la situation, c’est aussi le cas des décisions politiques. Le gouvernement paraguayen a été le premier dans la région sud-américaine à suspendre les activités sociales et ordonner la fermeture des frontières. Après seulement trois cas provenant de l’étranger, il a décrété une quarantaine stricte, avec des contrôles militaires et policiers, toutes mesures fortement approuvées par la population. « Capitaine du navire», tel qu’il est présenté, le ministre de la Santé Julio Mazzoleni, est passé de ministre discret à la personnalité la plus populaire du gouvernement. Durant ces derniers mois, ses tweet, dans lesquels il annonçait de manière concise et directe le nombre de nouveaux cas infectés, furent les plus écoutés. Les bons résultats suivirent et du coup, les lits de soins intensifs, au lieu d’être débordés comme on le pensait précédemment, se vidèrent en raison de la diminution des victimes d’accidents de voiture.

A cette bonne gestion du ministre, il faut également ajouter le soutien politique du président Mario Abdo Benítez, qui, avec sa devise «l’économie peut être récupérée, mais pas la vie humaine »[1], a su résister à la pression du secteur économique. Sans aucun doute, la pandémie nous a permis de comprendre l’importance des décisions politiques prises à temps pour freiner son développement. La politique de santé s’est accompagnée d’une proposition de relance économique, centrée sur une série de prêts aux petites, moyennes et grandes entreprises par le biais de la Banco Nacional de Fomento ; et un programme d’aide sociale, «Pytyvõ», pour les secteurs les plus défavorisés. La dette contractée pour faire face à la pandémie est jusqu’à présent d’environ 2,4 milliards de dollars.

La réaction économique contre le virus est, paradoxalement, l’occasion pour le gouvernement et le parti au pouvoir de pousser encore un peu son agenda conservateur en se valant de la pression des citoyens. Le président, à partir de la campagne selon laquelle aucun fonctionnaire « ne peut gagner plus que le président » (+/- 5000$) a voulu initier une chasse aux privilèges et aux dépenses superflues dans la fonction publique. Pendant quelques semaines, il a semblé que tous les maux de la politique paraguayenne pouvaient être guéris, en utilisant comme antidote, la menace d’un virus qui pouvait survenir à tout moment. Dans un pays où la pression fiscale est inférieure à 10%,  certains secteurs ont voulu profiter de l’occasion pour installer le débat sur la nécessité d’une réforme fiscale nécessaire pour financer les politiques sociales, mais ils se heurtèrent à l’alliance conservatrice entre le pouvoir politique et le pouvoir économique. Ce dernier continue d’être l’un des principaux supports de la gouvernance du parti Colorado. Celui-ci détient le pouvoir (avec brève parenthèse entre 2008-2013) depuis le coup d’État de 1947, qui a permis la plus longue dictature de la région (celle d’Alfredo Stroessner de 1954 à 1989).

L’échec face à l’épidémie de la corruption.

Le Paraguay a démontré avec succès comment il était capable de contrôler une pandémie globale, tout en démontrant son incapacité à contrôler l’une des épidémies locales les plus profondément enracinée : la corruption. Plusieurs institutions publiques ont été dénoncées pour avoir profité du temps de la pandémie pour enrichir les familles de dirigeants politiques, amis proches du président. Le ministère de la Santé n’a pas non plus échappé aux scandales. Deux de ses fournisseurs lui ont ainsi vendu des produits chinois hors de prix et non conformes aux exigences techniques, provoquant une forte indignation sur les réseaux sociaux et forçant le gouvernement a créer une commission de contrôle des appels d’offres, présidée par le ministre chargé de la politique anti-drogue, ancien procureur anti-corruption, Arnaldo Guzzio.

Cette corruption enracinée au sein des ministères menace la stabilité du gouvernement. Le président, Mario Abdo a vu sa popularité augmenter durant la gestion de la crise sanitaire mais il a dû se rendre compte que le travail réalisé avait un prix élevé car il impliquait d’affronter son entourage et le système clientéliste qui lui a permis d’accéder au pouvoir. « Marito », comme le désigne la population, doit jongler entre l’indignation des citoyens qui ne veulent plus accepter la corruption et une classe politique qui n’est pas disposée à renoncer à un système bien ancré basé sur le clientélisme. C’est d’autant plus compliqué que le président Abdo, fils du secrétaire particulier du dictateur Stroessner, ne peut se présenter comme un outsider politique.

Le prix du succès: le sacrifice des migrants.

Le modèle de contrôle sanitaire adopté est axé sur la fermeture des frontières et la création d’auberges (principalement gérés par l’armée) pour accueillir les migrants paraguayens de retour de l’étranger. Les hôpitaux sont vides mais ces auberges sont bondées et sont les foyers de contamination. Sur les 1 296 cas positifs de coronavirus identifiés à ce jour, près de 900 y ont été identifiés, principalement dans celles où se trouvent ceux qui reviennent du Brésil. Des organisations de défense des droits de l’homme dénoncent la situation précaire de ces migrants, qui doivent camper 5 à 6 jours sur le pont de l’amitié (qui relie le Brésil et le Paraguay) sans pouvoir entrer sur le territoire national, dans des conditions peu salubres. Des doutes surgissent sur l’origine de la contagion : s’agit-il vraiment de personnes infectées à l’étranger ou plutôt lors de la longue odyssée du processus de retour  ?

Une fois de plus, le “bien être” du pays repose sur ces secteurs négligés de la population, qui ont quitté le pays par manque de travail et qui se voient obligés d’y revenir en raison de la perte de celui-ci. C’est aux frontières que l’on observe les scènes les plus dures de cette pandémie. La solidarité de souffrir de la même situation s’y teinte de méfiance vis-à-vis d’un virus pouvant être présent chez n’importe lequel d’entre eux. Des adolescentes paraguayennes, provenants du Brésil, victimes de trafic sexuel, ont été abandonnés sur le pont par leurs ravisseurs qui ne savaient plus quoi en faire faute de clients. D’autres, ne pouvant plus supporter l’attente, ont essayé de traverser clandestinement la rivière en canot. Celui ayant chaviré,  un homme de 49 ans, qui venait de perdre son emploi en Argentine s’est noyé sans pouvoir retourner dans sa ville natale. Ces histoires sont racontées au compte gouttes et souvent passées sous silence. Elles sont le reflet du sacrifice d’une minorité de travailleurs émigrés sacrifiés au nom de la protection de la patrie.

Une réalité qui dépasse la fiction.

À certains moments, la réalité paraguayenne semble dépasser les histoires surgies de la plume des écrivains du réalisme magique latino-américain. A quelques jours du début de la quarantaine, une sénatrice du mouvement “pro-vie”, de retour d’une réunion évangélique au Pérou et violant les recommandations sanitaires, a participé d’une session du Sénat, soumettant toute la classe politique paraguayenne au risque de la contagion. Elle pensait que sa foi et son statut de législatrice l’immunisait contre la maladie. Elle finit par être déclarée positive au Covid 19 et l’on a découvert qu’elle avait financé son voyage religieux, avec l’argent du Sénat. Elle a essayé de se défendre en remettant en question les résultats du ministère de la Santé réalisant elle-même un test falsifié. Il est assez paradoxal de voir une « défenseuse de la vie » mettre en danger celle de toute la classe politique paraguayenne…

En conséquence de cet épisode, le bâtiment du Congrès a dû être fermé et, depuis lors, les sénateurs continuent en session via Zoom. Quelque jours plus tard, non loin de la capitale, c’est le gouverneur du département central, qui a été arrêté et inculpé après avoir été découvert en train de tenir un déjeuner karaoké avec ses collaborateurs. Selon le gouverneur, il s’agissait seulement d’une réunion terminée dans un simple « peña » pour l’anniversaire d’un de ses conseillers. Les politiciens ne sont pas les seuls protagonistes de ces histoires. Dans plusieurs coins du pays, des mariages se sont soldés par des poursuites judiciaires, après qu’un invité n’ait pas résisté à la tentation de publier l’événement sur les réseaux sociaux, démontrant par-là les entorses faites à la quarantaine. Une petite ville a été jusqu’à organiser un concours de beauté : l’élection de Miss Curuguaty s’est terminée avec l’inculpation de la femme du maire, d’un procureur et de 13 autres personnes. Les réseaux sociaux sont devenus des tribunaux publics, dans lesquels les citoyens, se scandalisent et demandent, à partir de la preuve des images, l’intervention de la justice.

Ces derniers jours, la fin de la quarantaine commence à se faire sentir lentement, avec le début d’une troisième phase de déconfinement. Après plusieurs mois de fermeture, les marchés populaires rouvrent avec de nouvelles pratiques sanitaires. Comme on peut le voir sur les images, la créativité de la population émerge pour respecter les strictes mesures sanitaires imposées par le gouvernement.  Dans les grandes entreprises, les règles sanitaires sont affichées en espagnol à l’entrée du magasin.  Pour respecter le bilinguisme spontané du pays, les agents de sécurité sont chargés de répéter les consignes en guaraní, pour que tout le monde en ait connaissance. Comme les autres pays, et peut-être avec moins de ressources, le Paraguay n’était pas prêt à faire face à cette pandémie. Avec beaucoup de créativité, de solidarité, d’erreurs et de sacrifices, le pays a démontré la complexité de la gestion de cette crise sanitaire.  Avec ses lumières et ses ombres, il est devenu un endroit plus sûr que d’autres pays « plus développés » pour séjourner pendant la pandémie mondiale.

Ascuncion, le 25 juin 2020

Julien Demelenne est doctorant affilié au Centre d’études sociologiques et politiques Raymond Aron (CESPRA), de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), boursier du programme Carlos Antonio López (BECAL), et diplômé de l’Université Fédérale de l’intégration latino-américaine (UNILA), Brésil.


[1] « La economía siempre se puede recuperar, pero la vida humana no ».