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Pérou : les ombres de l’émergence économique sous les projecteurs de la Covid-19

Évelyne Mesclier est directrice de l’Institut Français d’Études Andines à Lima (Pérou). 

(English version)

À la mi-juin 2020, les pays émergents, grands ou petits, apparaissent en tête de liste des statistiques de cas confirmés de coronavirus publiées par la Johns Hopkins University. Le Brésil, l’Inde, le Pérou, le Chili, l’Iran, la Turquie, le Mexique, font partie aujourd’hui des pays les plus frappés.

Hasard? Sans doute pas. Selon les dernières analyses, le coronavirus n’est pas entré en une seule fois dans les pays où il s’est diffusé. Ainsi, plus de 1300 personnes auraient introduit le virus en Grande-Bretagne, et non pas un seul “patient zéro”[1]. Sa diffusion est donc une question de probabilités, plus que de chance ou de malchance. De fait, le coronavirus s’est propagé depuis le début de la crise sanitaire d’abord vers les pays les plus connectés de la planète, ceux dont les principaux aéroports reçoivent jusqu’à plus d’une centaine de millions de passagers par an, évoquant la carte de l’”archipel mégapolitain mondial” que le géographe Olivier Dollfus associait à la mondialisation et qui inclut notamment les villes du Nord-Est des États-Unis, celles d’un arc allant de la plaine du Pô au bassin de Londres en passant par la région parisienne et celles de l’Asie pacifique[2]. Avec des aéroports internationaux drainant quelques dizaines de millions de passagers par an, les pays émergents ont été également très exposés, avec quelques semaines de décalage.

Photographie 1. 18 mai 2020
@ Evelyne Mesclier
Au plus fort du confinement, les rues d’ordinaire animées du quartier résidentiel et touristique de Miraflores étaient pratiquement désertes.

Ces derniers ont eu l’avantage, par rapport aux pays du Nord, de pouvoir prendre des mesures de façon plus précoce. Ainsi, au Pérou, où le premier cas a été repéré le 6 mars, le gouvernement a adopté des mesures drastiques à peu près en même temps que les pays européens : confinement de l’ensemble de la population dès le 16 mars et couvre-feu les nuits et les dimanches ; distribution d’argent et de nourriture aux populations pauvres et vulnérables. Mais au 19 juin, les résultats sont décevants. La contagion a gagné de nombreuses régions du pays, le nombre quotidien de nouveaux cas reste élevé (entre 3500 à 4000 par jour), et malgré le renforcement rapide des structures sanitaires, le manque de moyens et de personnel se fait sentir dans les hôpitaux. Les images de proches de malades formant de longues files d’attente pour obtenir de l’oxygène en bouteille ont fait le tour du monde. Avec presque 250000 cas confirmés[3] pour une population d’environ 30 millions d’habitants, et 7660 personnes officiellement décédées du coronavirus, le Pérou est un des pays les plus affectés de la planète, malgré plus de 90 jours de quarantaine.

Photographie 2. Octobre 2014
@ Evelyne Mesclier
Le piémont pacifique des Andes, de climat semi-aride, a été mis en culture de façon accélérée depuis les années 1990.

À l’échelle nationale, la carte de la contagion confirme la relation entre intensité de la circulation des personnes et diffusion du virus. Dans ce pays très centralisé, l’agglomération de Lima-Callao, qui concentre un tiers de la population nationale, a accumulé presque les deux tiers des cas de contagion, d’abord dans ses quartiers les plus aisés, lieu de résidence des personnes voyageant le plus, où la quarantaine a été largement respectée (voir photo 1) puis dans ses périphéries, dont les populations, pour de multiples raisons, n’ont pu rester entièrement confinées[4] L’Amazonie, moins densément peuplée, a pourtant aussi vu se développer un grand nombre de cas, en lien probablement avec les multiples dynamiques de circulation frontalières, difficiles à contrôler car jouant sur l’illégal ou l’illicite. Le sud et une partie de la cordillère ont été longtemps épargnés, même si Arequipa, deuxième ville du pays, a maintenant plus de 5500 cas confirmés. Le piémont côtier, depuis l’extrême nord jusqu’à Ica au sud de Lima, a été très rapidement touché par l’épidémie et si intensément, avec à ce jour plus de la moitié des cas en région, que le gouvernement y a renforcé le couvre-feu.

Photographie3. Août 2008
@ Evelyne Mesclier
Un quartier de journaliers agricoles installé en lisière d’une grande exploitation agricole dans la région de Ica

Ce piémont est justement un des cœurs battants de l’émergence économique du Pérou. Ses paysages se sont radicalement transformés au cours des trente dernières années. Des milliers d’hectares de désert ont été irrigués grâce à des ouvrages construits par l’État ou par le secteur privé, aplanis et mis en culture par des entreprises agroindustrielles travaillant pour l’exportation (photo 2). À côté de ces grands domaines, les travailleurs journaliers qui en constituent la main d’œuvre principale ont construit des quartiers d’habitations, mal dotés en infrastructures pour la plupart (photo 3). Les villes qui occupent la partie basse des oasis, au débouché des fleuves qui descendent de la cordillère, ont connu des croissances démographiques rapides. Des quartiers précaires se sont étendus à leurs périphéries. Sur la route Panaméricaine, qui traverse cette region du nord au sud, des bus de passagers ou de journaliers agricoles, des camions chargés de canne à sucre, de modernes semi-remorques qui ont peu à peu remplacé les véhicules brinquebalants des décennies précédentes, créaient jusqu’à il y a peu une circulation intense (photo 4). Dans ce contexte, le virus n’a pas tardé à faire son apparition, en commençant par les villes importantes.

Il est également arrivé rapidement, de façon plus surprenante, dans des localités beaucoup plus modestes comme Olmos, une localité de 50 000 habitants (dont 15 000 habitent dans le centre urbain) nichée dans une zone semi-désertique entre deux grandes aires d’oasis et regroupant agriculteurs, éleveurs, commerçants et fonctionnaires. Les entreprises d’agroexportation s’y sont installées d’autant plus vite dans les dernières années qu’elles ont bénéficié d’un grand projet d’irrigation financé par l’État en partenariat public privé avec l’entreprise Odebrecht. D’un point de vue économique, il s’agit d’un bon exemple d’intégration rapide à la mondialisation.

Photographie4. Octobre 2014
@Evelyne Mesclier
Avec le développement de l’agroexportation, la circulation est devenue de plus en plus intense sur la route Panaméricaine qui longe le piémont pacifique des Andes.

Le premier décès officiel dû à la Covid19 a eu lieu à Olmos dès le 12 avril[5], alors qu’il n’y avait encore que 193 décès au niveau national. Dès le 6 avril, une habitante s’inquiètait sur la page FaceBook de la ville[6] de ce que les personnes qui vont travailler sur les “terres neuves” risquaient d’attraper le virus et de contaminer la localité ; une autre habitante soulignait que les entreprises continuaient d’amener des employés depuis Chiclayo, la grande ville la plus proche, ce qui exposait la population à la contagion. Le 15 avril un habitant dénonçait, sur la même page, que les entreprises agroindustrielles avaient exigé des chauffeurs de microbus qu’ils assurent le transport de leur personnel jusqu’à leur lieu de travail – les terres nouvellement cultivées sont à une demi-heure environ de la ville. Comme ces entreprises font partie du secteur, considéré “essentiel”, de l’alimentation, leur activité a de fait été discrètement tolérée par les autorités, alors que les conditions de travail y sont bien plus propices à la diffusion du virus que sur des exploitations familiales (photos 5 et 6)[7].

Photographie 5. Mai 2017
@ Evelyne Mesclier
Á Olmos, les bus transportent les journaliers entre leurs hameaux et les terres nouvellement cultivées. Les transports ont été un des lieux probables d’accélération de la diffusion du coronavirus.

Le 16 avril, sur un autre thème, une habitante exprimait sa peur du danger que représentait l’arrivée à Olmos de personnes de retour de voyage ou de migration. Depuis quelques années, des bus relient directement Olmos à Lima, où des milliers de personnes, en déplacement pour différents motifs ou manquant de moyens pour rester en ville, demandaient alors à être “rapatriées” dans leurs provinces d’origine, demande à laquelle le gouvernement cèda finalement. Le 2 juin les tests réalisés auprès des commerçants, dont beaucoup occupaient encore les rues étroites du centre d’Olmos (photo 7) au début de la pandémie – en attendant de pouvoir s’installer dans le nouveau marché couvert, inauguré à la hâte en avril – montraient qu’une vingtaine, sur cent, étaient positifs au coronavirus. Le stade construit en même temps que le périmètre irrigué, démesuré par rapport à la taille de la localité, a été transformé début juin en hôpital de campagne[8] – la localité devait être dotée d’un véritable hôpital, resté à l’état de promesse.

Photographie 6. Mars 2006
@ Evelyne Mesclier
Les journaliers sont engagés par groupes pré organisés pour la récolte des fruits sur les plantations agricoles, ici à Motupe, localité voisine de Olmos.

Ces divers propos et faits reflètent en premier lieu l’impuissance des habitants à agir sur des décisions qui se prennent en dehors de la localité. Les relations d’Olmos avec l’extérieur, devenues plus intenses, ne peuvent être dénouées rapidement au moment de la crise sanitaire. L’État, qui autorise l’activité des entreprises et le retour des migrants, et les agroindustries, qui demandent au personnel de travailler, ont plus de poids que les autorités de la ville et leurs intérêts face au risque ne sont pas les mêmes que ceux des habitants. En second lieu, la non exécution des promesses liées à l’installation du périmètre d’irrigation contribue à l’insécurité ressentie et réelle : il était impossible de respecter les mesures de distanciation sociale en allant au marché, et l’hôpital le plus proche est situé à une heure de route. La vulnérabilité des habitants face à l’épidémie est ainsi également construite par l’échec de l’amélioration des infrastructures qui aurait dû accompagner la croissance demographique et des activités. Elle est aussi liée à la corruption, qui certes n’est pas nouvelle au Pérou[9] : le projet Olmos est associé aux agissements de l’entreprise brésilienne Odebrecht, mis en lumière par l’opération judiciaire Lava Jato, qui ont mené en prison plusieurs ex présidents de la République péruvienne, l’ex gouverneur de la région Lambayeque, et le maire de la ville d’Olmos. Les malversations expliquent en partie que les investissements réalisés par l’État n’aient pas bénéficié autant que cela aurait été possible aux habitants. Que la reddition des comptes soit aussi fragile en dit long sur les failles de la démocratie péruvienne.

Photographie 7. Juillet 2016
@ Evelyne Mesclier
Au centre de la ville d’Olmos, des rues étroites accueillaient les échoppes des commerçants, le nouveau marché couvert n’étant toujours pas achevé.

Sous les projecteurs de la Covid-19, qui voyage avec la mondialisation, les ombres[10] qui ont marqué l’accélération de la participation du Pérou à celle-ci apparaissent également crûment. Certes, la croissance a donné à l’État les moyens d’une politique d’amélioration rapide du système sanitaire et de distribution d’aides financières et alimentaires. Mais, basé sur l’extraction et l’exportation de ressources naturelles (minéraux, énergie fossile, eaux souterraines), le modèle économique a limité le développement des autres secteurs. Il marginalise le marché interne et les territoires locaux et confie la diminution de la pauvreté au seul “ruissellement”. La “maladie hollandaise”, maladie d’origine sociale et politique, fait ainsi le jeu du coronavirus, au Pérou comme très certainement dans d’autres situations similaires, où se combinent rapidité de l’arrivée de l’épidémie et faiblesse des moyens de la société pour s’en défendre.

Lima le 24 juin 2020

Évelyne Mesclier est actuellement directrice de l’Institut Français d’Études Andines à Lima (Pérou). Docteure en géographie de l’Université Paris7 et HDR par l’Université Paris1-Panthéon-Sorbonne, elle est directrice de recherches à l’IRD et membre associée de l’UMR 8586 Prodig.


[1] BBC News, 10 juin 2020, J. Gallagher: Coronavirus came to UK ‘on at least 1,300 separate occasions’

[2] Voir Olivier Dollfus, La mondialisation. Presses de Sciences Po. 1997, p.25 à 30 ; et Évelyne Mesclier, Unas pistas desde la geografía para comprender mejor la epidemia de coronavirus y controlarla. 21/04/2020. En “Notas sobre la pandemia”, https://ifea.hypotheses.org/4063

[3] Le Pérou fournit les chiffres des cas confirmés en additionnant résultats des tests moléculaires et sérologiques.

[4] Les habitants des quartiers périphériques sont nombreux à occuper des emplois dans les secteurs dits “essentiels” (police, armée, santé, distribution alimentaire…), et ont continué à travailler dans des conditions initialement peu protégées ; d’autres gagnent leur vie au jour le jour et ne peuvent rester confinés ; d’autres ou les mêmes n’ont pas de réfrigérateur et doivent aller au marché presque tous les jours, ou n’ont pas l’eau courante et doivent patienter dans des files d’attente pour en acheter aux camions-cisternes ; ou n’ont pas de compte bancaire et ont fait la queue pour toucher l’aide de l’État. Ces circulations multiples s’effectuent dans des lieux souvent densément peuplés, et les logements exigus ne permettent pas d’isoler les malades.

[5] données du Gouvernement Régional de Lambayeque, Reporte Covid-19, Situación al 12 de abril, Lambayeque, reproduites sur la page FaceBook de la ville d’Olmos

[6] https://www.facebook.com/CiudadOlmos/

[7] cela a été analysé dès avril par l’anthropologue Ana Lucía Araujo Raurau http://www.noticiasser.pe/opinion/entre-la-precariedad-laboral-y-la-crisis-sanitaria-la-situacion-de-los-trabajadores

[8] https://larepublica.pe/deportes/2020/06/11/coronavirus-estadio-de-olmos-se-convierte-en-centro-de-aislamiento-liga-1-futbol-peruano-lrnd/

[9] Voir l’ouvrage devenu classique de A. Quiroz, Historia de la corrupción en el Perú. IEP, 2013

[10] Décrites en particulier dans le dossier de Problèmes d’Amérique Latine publié en 2013, “Pérou : émergence économique et zones d’ombre” (ed. I. Hurtado, É. Mesclier)