Brésil Géographie

Pandémie et « faire mourir » dans les métropoles brésiliennes

Par César Simoni Santos, professeur au département de géographie de l’Université de São Paulo (USP), Laboratório de Geografia Urbana (Labur) et membre du groupe de Théorie urbaine critique de l’Institut d’Etudes Avancées (IEA-USP).

Face à la croissance continue des cas de Covid-19 au Brésil, on peut observer de nouvelles configurations de trois technologies de pouvoir, pour emprunter un terme du glossaire foucaldien, dont la résultante est la destruction des plus pauvres. Dans Il faut défendre la societé (1997), Foucault fait la différence entre le pouvoir souverain, qui fait mourir ou laisse vivre, et le bio-pouvoir, qui fait vivre et laisse mourir. Mais Foucault ne postule pas qu’il existe un clivage irréversible entre la technologie du pouvoir souverain et celles qui lui ont succédé, et la réalité urbaine du Brésil est peut-être aujourd’hui l’un des meilleurs observatoires de comment le « faire mourir » se conjugue avec les artifices du bio-pouvoir, dans ce que Achille Mbembe appelle la « nécropolitique ».

São Paulo SP 04 12 2019 Moradores de Paraisópolis, protesto em frente a secretaria de segurança Publica na tarde desta quarta-feira (4) pediam justiça para as nove jovens que morreram pisoteadas após ação da PM durante um baile funk no último domingo (1).foto Elineudo Meira

Au début de la période d’intensification des mesures sanitaires destinées à contenir l’avancée du coronavirus, certaines données ont pu surprendre ceux qui croient aux corrélations évidentes. La réduction du nombre de personnes dans les rues (bien qu’elle ait été moindre qu’espéré ou souhaitable) et le respect des mesures d’ordre public (qui semblaient mettre à l’unisson tous les secteurs du gouvernement autour de l’objectif de diminuer la pression sur le système de santé) auraient pu (dû ?) entraîner logiquement une réduction du nombre de morts liés aux interventions policières. Il n’en a rien été. Durant les deux premiers mois de la pandémie, on a au contraire enregistré une augmentation de 26% des décès de cette catégorie en comparaison de la même période de l’année précédente. Cette augmentation a encore été plus forte en avril, justement le mois qui a vu les meilleurs résultats en termes de réduction de l’affluence dans les lieux publics et d’adhésion aux mesures de confinement (voir box 1) : plus de 50 %. Selon un article du journal O Globo (28/06/2020) : « le volume très important des morts dans des actions de la police en avril a fait que les quatre premiers mois de l’année 2020 a dépassé le total de la même période de l’année précédente alors que juqu’en mars les données indiquaient, au contraire, une tendance à la baisse. ». Le cas de São Paulo n’est pas isolé. En août 2020 le nombre de décès du fait des interventions policières a dépassé son record historique. Dans l’État d’Amazonas, l’un des plus touchés par la pandémie, l’augmentation a été de 425%. L’État de Rio de Janeiro offre une preuve a contrario : après la décision du Tribunal Supérieur Fédéral d’interdire les opérations policières dans les favelas et communautés, entrée en vigueur le 5 juin, le nombre des décès liés aux opérations policières a diminué de 153 à 34, et de 195 à 50 en comparant juillet 2019 et juillet 2020. Au total, 264 décès en moins, une réduction de 76% par rapport à l’année précédente.

Les morts liées à des interventions policières dans la commune de São Paulo durant les mois de pandémie correspondent à un modèle persistant. On note la forte présence de zones comme Cidade Tiradentes, Guaianazes, Sapobemba, Itaim Paulista e Vila Jacuí, na Zona Leste, e no Grajaú e Capão Redondo, dans la zone sud. Les cas se concentrent dans les zones périphériques en voie de consolidation mais aussi dans les périphéries en expansion à la lisière de la tâche urbaine.

Bien que l’évolution des chiffres soit surprenante, le profil général des occurrences maintient précisément le même modèle qu’auparavant. La plupart des morts concerne les personnes noires, et elles se produisent dans les mêmes zones périphériques où on pouvait les attendre. Jusque juillet 2020, 62% des victimes d’homicides à São Paulo étaient noires, un pourcentage qui était de 53,3% en 2016 et 57,2% en 2019 (données SSP-SP). Dans les morts impliquant l’action des agents de la force publique, la proportion de personnes noires était de 65% durant le confinement (mars à août), atteignant 72,72% et 87,5% en mars et juin respectivement. Bien qu’il y ait toujours une marge d’erreur due aux limites sur les classifications des couleurs de peau dans ces registres, cette récurrence, qui conjugue racisme et mise à la périphérie, met en jeu la stigmatisation (WACQUANT, 2007) comme « une forme rampante de criminalisation de masse » qui fragmente des normes légales déjà précaires (Graham, 2011, p. 94).

Une seconde technique de pouvoir, soutenue par l’ample diffusion des principes néolibéraux, consiste en la mobilisation des insuffisances programmées de l’État dans la gestion du nombre des décès quotidiens dans les périphéries. Comme le dit Graham, « Le climat néolibéral est tel que ne pas résoudre les problèmes des quartiers et populations pauvres est devenu une politique urbaine acceptable. » (2011, p. 95). Mais ici, loin de l’idée d’une absence de l’État (Jessop, 2002), nous nous trouvons face à une manière d’être de l’État contemporain (Peck, 2010) : la manière d’être de l’État dans ses marges (Das & Poole, 2008).

Fin de formation des cadets de la police de São Paulo (source Wikicommons)

Ce fonctionnement s’explique en considérant au moins deux plans différents de l’action de l’État. Dans l’un, la centralisation du capital, comme alternative aux limites du processus d’accumulation, est admise comme fondement de la politique étatique, et elle utilise les politiques publiques comme ses instruments. Dans l’autre, ce sont les techniques de « gouvernement des pauvres » qui sont améliorées et impliquent le pillage et la destruction des services sociaux et de l’infrastructure qui supportent la masse démographique croissante, résultant en une surpopulation relative. On retrouve ici la question de la privatisation et de la réallocation des ressources, rappelant les fondements de ce qui David Harvey (2003) appelle « l’accumulation par la spoliation ». Ainsi, une partie du programme de néolibéralisation (PECK, 2010) se déroule à partir de découpages sociaux et géographiques. Une stratégie de reproduction fragmentée de l’espace urbain permet l’offensive dirigée contre un contingent géographiquement circonscrit et considéré comme dispensable.

On peut comprendre que durant la pandémie l’application de cette technique de pouvoir ait opéré avec une grande performance. En observant l’impressionnante croissance des décès liés à la Covid-19 dans les périphéries de São Paulo on voit le clivage social opère à travers une fragmentation de l’espace (Simoni, 2020). Dans certains hôpitaux des banlieues de São Paulo, le taux des décès liés au coronavirus dépasse les 90%, un indice très supérieur à la moyenne de 27,4% enregistrée dans les hôpitaux publics de référence (Folha de São Paulo, 03/08/2020). Dans la sémantique néolibérale, le “faire mourir” apparaît donc comme un simple « laisser mourir ». Mais quand il devient un élément actif de la politique d’État, ce « faire mourir » apparaît pour ce qu’il est, un nouvel avatar du l’ancien droit souverain de mettre à mort.

En troisième lieu, la détérioration des conditions matérielles de vie qui accompagne la perte des droits, l’absence d’un minimum de sécurité physique et économique  et l’annihilation des relations sociales stables (dans lesquelles les codes sont au moins partiellement déchiffrables et les lignes de conduite relativement prévisibles) est une stratégie qui permet de bloquer l’émergence de formes d’organisation alternatives. Dans des situations de guerre, « des capacités létales effrayantes peuvent être crées simplement en sabotant les usages quotidiens d’une série d’infrastructures communes » (Graham, 2011, p. 265). Au Brésil comme dans d’autres pays d’Amérique latine, les coupures d’eau, d’électricité ou l’interruption des communications ne sont pas des événements exceptionnels pour une grande partie de la population, et les attaques directes visant à déstabiliser les populations les plus pauvres prennent corps dans les évictions accompagnées de la destruction des habitations. Des données de l’observatoire des évictions du Labcidade montrent que, malgré les recommandations du Conseil national de Justice (CNJ), le nombre des expulsions dans la région métropolitaine de São Paulo a doublé entre avril et juin par rapport au premier trimestre, concernant au moins 1 300 familles dans la période durant laquelle le taux de transmission du virus a atteint son pic (2,81 le 26/4).

Si dans les pays du Nord global « Les États-nations s’éloignent de leur rôle de garants d’une communauté de citoyens » en « séparant les personnes ou les circulations ‘à risque’ ou malignes de celles considérées comme saines ou dignes de protection » (Graham, 2011, p. 89), dans des pays comme le Brésil, la mobilisation de dispositifs comme celui-ci dans le répertoire de la sécurité publique entraîne l’abandon de l’horizon qui se construisait par le biais des luttes pour l’accès aux droits. La ségrégation socio-spatiale, quand elle devient l’une des figures principales de l’exercice du pouvoir, explique également pourquoi « les notions de loi, droits, citoyenneté et espace public se trouvent vidées de leur potentiel critique » (Telles, 2007, p. 201).

 La périphérie, lieu de lutte et d’utopie, se transforme alors en un espace de terreur et de mort. 

César Simoni Santos est professeur au département de géographie de l’Université de São Paulo (USP), Laboratório de Geografia Urbana (Labur) et membre du groupe de Théorie urbaine critique de l’Institut d’Etudes Avancées (IEA-USP). Il est l’auteur du livre A fronteira urbana: urbanização, industrialização e mercado imobiliário no Brasil. Il a écrit un chapitre de livre sur « la Covid-19 et la crise urbaine« .
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Références

  • DAS, V. and POOLE, D. (2008) “El Estado y sus márgenes: etnografías comparadas”. Revista Académica de Relaciones Internacionales, n. 8, Junho. GERI-UAM. ISSN 1699-3950.
    FOUCAULT, M. (1997) Il faut défendre la société. Paris: Gallimard; Seuil.
    GRAHAM, S. (2011) Cities Under Siege: The New Military Urbanism. London: Verso.
  • HARVEY, D. (2003) The New Imperialism. Oxford: Oxford University Press.
  • JESSOP, B. (2002) “Liberalism, Neo-Liberalism and Urban Governance: A State Theoretical Perspective”, Antipode, vol. 34, no. 3, pp. 452-472.
  • MBEMBE, A. « Necropolitics ». Public Culture, Duke, 15(1): pp. 11-40, 2003.
  • PECK, J. (2010) Construction of Neoliberal Reason. Oxford: Oxford University Press.
  • SIMONI, C. (2020). “A Covid-19 e o direito à cidade dos pobres no Brasil”. In: CARLOS, A.F.A. (ed.) COVID-19 e a crise urbana. São Paulo: FFLCH/USP, 2020. pp. 25-34. http://www.livrosabertos.sibi.usp.br/portaldelivrosUSP/catalog/view/471/423/1648-1
  • TELLES, V.S. (2007) “Transitando na linha de sombra, tecendo as tramas da cidade”. In: OLIVEIRA, F.; RIZEK, C. (ed.) A era da indeterminação. São Paulo: Boitempo. pp. 195-219.
  • WACQUANT, L . (2007) “Territorial stigmatization in the age of advanced marginality” Thesis Eleven, 91(1) 66–77.