Mexique Histoire

Les ravages des épidémies européennes au Mexique

Par Felipe Castro Gutiérrez, historien à Instituto de Investigaciones Históricas (Universidad Nacional Autónoma de México).

Par Guillaume Gaudin, maître de conférences en histoire à l’Université Toulouse Jean-Jaurès (Framespa) et délégué du pôle Sud-Ouest de l’IdA).

« Dieu a frappé et puni cette terre, et ceux qui s’y trouvaient… »

 La désolation que les épidémies sèment produit misère et souffrances, mais entraîne aussi des changements économiques et sociaux inattendus. L’exemple classique est le rôle de la Peste noire dans la fin du régime seigneurial et la montée du capitalisme. Au Nouveau Monde, après 1492, elles ont eu des effets considérables avec la quasi-disparition des institutions, et la création de nouvelles formes de relations sociales.

Conquistadors et tamames (porteurs indigènes) dans le Codex Azcatitlan, XVIe siècle, Bibliothèque nationale de France. (source Wikicommons)

Les historiens et les historiennes se sont moins intéressés aux effets culturels – sur les sentiments, les émotions, les craintes et l’angoisse provoqués par les catastrophes bactériennes et virales. Bien que les contextes changent entre les différentes sociétés et les différents siècles, des continuités et des similitudes sont repérables. La peur du mal inconnu, la terreur de la contagion qui peut être partout, la rupture des solidarités, la méfiance de l’étranger, les doutes sur les explications contradictoires des autorités, l’apparition de mesures de restriction des libertés, le recours à des procédés thérapeutiques considéré par la science comme inutile, l’inquiétude face à un avenir que l’on croyait auparavant connu et prévisible, traversent les âges.

Bien sûr, la comparaison entre les épidémies qui ont frappé la Nouvelle Espagne au XVIe siècle et la pandémie de Covid-19 a ses limites : le Mexique traverse actuellement une crise majeure et durable comme d’autres pays d’Amérique latine, et le XVIe siècle constitue une rupture inédite dans l’histoire de l’Humanité. Le présent billet vise toutefois à rappeler que les épidémies apportées par les Espagnols et leurs effets constituent la matrice, ou plutôt les ruines, sur lesquelles s’est ensuite formée une nouvelle société.

Le grand “choc microbien” qui affecte le continent américain au XVIe siècle

Le choc de la conquête espagnole de l’Amérique est en général considéré comme l’entrée dans la “modernité”. Depuis une vingtaine d’années, des historiens comme Serge Gruzinski interprètent cet événement comme le début la connexion entre toutes les parties du monde et d’une première mondialisation. Plus récemment encore, les géographes Simon Lewis et Mark Maslin ont proposé de faire débuter l’Anthropocène avec la Conquista. Ils ont en effet constaté que l’effondrement démographique du continent américain était visible au niveau global : la disparition de millions d’habitants à conduit à une reforestation qui a fait chuter le taux de carbone dans l’atmosphère !

Les ravages de la rougeole (source Wikicommons)

Après bien des travaux, les spécialistes s’accordent pour dire que le choc microbien fut considérable, probablement le plus meurtrier de toute l’histoire de l’Humanité : 90% de la population autochtone aurait disparu. Le Mexique comptait peut-être 10 à 15 millions d’habitants en 1519, et seulement un million en 1650. La variole arriva avec les premières expéditions (1519-1520), suivie de la rougeole (le « tepitonzahuatl ») en 1531. Le « cocoliztle », une fièvre hémorragique, fit des ravages en 1545 et de nouveau en 1576-1581, et se répandit au Guatemala et jusqu’au Pérou. En 1596, pour clore le siècle, un mélange de rougeole, de « tabardillo » (encore le typhus ?) et d’oreillons s’abattit sur la région.

L’horreur et ses causes probables

Les textes d’époque relatent les ravages des épidémies. Fray Toribio de Motolinía écrit que “Dieu a frappé et puni cette terre, et ceux qui s’y trouvaient… Et en beaucoup d’endroits, il arrivait que toute une maisonnée meure ; et comme on ne pouvait enterrer tous les morts, pour remédier aux mauvaises odeurs qui sortaient des cadavres on effondrait les maisons sur eux, et ainsi leur demeure devint leur sépulture.Bien qu’on n’en soit pas tout à fait là, les scènes vécues à Guayaquil ce printemps donnent une étrange actualité à ce texte.

Les “relations géographiques” (un vaste questionnaire sur l’état des territoires hispano-américains) commandées vers 1580 par Philippe II présentent aussi un panorama apocalyptique. Le corregidor de Pinzándaro mentionne la grande mortalité, “à tel point que les villages se sont dépeuplés, que les cultures ont été laissées sans soin, et le bétail laissé dans les champs sans propriétaire, ce qui fut une grande peine.

De surcroît, les épidémies sont imprévisibles, ce qui accroît l’angoisse de ceux qui ne savent pas s’ils seront touchés. Certaines assaillent les terres tempérées du plateau, mais parfois elles s’abattent sur des villages des plaines au climat chaud, comme pour le coronavirus, dont on s’est un temps demandé s’il ne serait pas spontanément éliminé dans les climats plus chauds avant de s’apercevoir que ce n’était pas le cas Le fait que les Indiens souffrent de manière disproportionnée est une évidence pour tout le monde, mais personne n’a idée des mécanismes immunitaires qui sont aujourd’hui considérés comme responsables de ces phénomènes. Bien qu’on ait pu plus vite identifier des causes de « co-morbidité », la Covid-19 nous confronte à des interrogations similaires sur les parties de la population les plus affectées, l’immunité apparente de la plupart des enfants, etc.

Face à l’incertitude et à l’indécision des autorités, les gens essayent d’expliquer l’incompréhensible. Dans de nombreux cas, il s’agit simplement d’accepter que les plans divins soient impénétrables pour les hommes. La résignation et la confession des fautes sont très appréciées des Franciscains. Mendieta déclare que les Indiens acceptent le fléau à cause de leurs propres péchés ; et le bon frère va jusqu’à soutenir que la mortalité n’est pas une punition pour les Indiens, mais une miséricorde divine, parce qu’elle les fait sortir d’un monde mauvais et dangereux, afin qu’ils n’aient pas l’occasion de désespérer ou de douter de la foi…

Ces témoignages sont, bien sûr, médiatisés par ceux qui prennent la parole au nom de la population indigène. Certaines allusions donnent des indications sur d’autres attitudes qui pourraient bien refléter l’humeur véritable des populations autochtones. Le corregidor de Tiripetío, par exemple, note que « [les Indiens], parce qu’ils ne travaillent pas, se laissent mourir de faim ; parce qu’ils disent que de cette pestilence il ne doit plus en rester un seul ; et qu’ils ne veulent pas laisser aux Espagnols jouir de quoi que ce soit, puisqu’ils n’en profiteront pas eux-mêmes…» On peut se demander si les réactions observées aujourd’hui contre les autorités n’étaient pas déjà présentes aussi à cette époque, mais qu’elles n’ont pas été rapportées par les chroniqueurs, tous espagnols.

Conséquences et continuités

Le commentaire précédent de Mendieta est peut-être fondé sur des hypothèses théologiques, mais sa conclusion est très juste. En fait, lorsqu’il évoque la manière dont la réduction drastique de la population indigène porte gravement préjudice aux Espagnols eux-mêmes, il pointe une vérité. À la fin du XVIe siècle, les épidémies sont à l’origine de la fin des utopies seigneuriales des conquistadors, du déclin de l’encomienda, de la noblesse indigène et de la rétraction des pueblos vers l’autoconsommation.

Les effets les plus nets sont assez bien mesurés à l’époque. Un corregidor mentionne la grande mortalité, “à tel point que les villages se sont dépeuplés, que les cultures ont été laissées sans soin, et le bétail laissé dans les champs sans propriétaire, ce qui fut une grande peine.” D’autres sont moins évidents. Pour les populations locales, leur élan vital se trouvait rompu (le « filet déchiré » suivant l’expression des Mexicas), et les structures sociales, économiques et mentales avec. Pour paraphraser le titre du récent livre de l’ethnographe Anna Tsing, les possibilités de vie dans les ruines de la conquête étaient étroites : dans les interstices de la nouvelle société coloniale, fondée sur de profondes inégalités et sur l’exploitation de la main-d’œuvre indigène, les survivants ont pu suivre des chemins et des attitudes complexes et changeantes, ce que les sciences sociales appellent aujourd’hui l’agentivité. Il n’y a pas de table rase, mais des bricolages, des ajustements dont les métissages biologiques et culturels témoignent par exemple.

On retiendra que les autorités et les populations du Mexique du XVIe siècle furent globalement démunies face à la série de “pestilences” : les violences coloniales de la guerre, des déplacements et déportations forcées ou la surexploitation de la main-d’oeuvre ont considérablement affaibli les corps et les structures sociales, mais on ignorait alors tout des virus et de comment s’en prémunir. On chercha alors des réponses dans la religion, en particulier dans les prophéties car il faut bien expliquer les innombrables catastrophes (l’invasion rapide d’Espagnols peu atteints par les maladies, leur appropriation des terres, etc.) et chercher une lueur d’espoir. Le dernier livre de Nathan Wachtel, Paradis du Nouveau Monde, en présente plusieurs : lointaines dans le temps comme le Taqui Onqoy (« maladie du chant ») dans les Andes du XVIe siècle, une « secte » dont les prédicateurs annonçaient que les huaca (les anciennes divinités) vaincues lors de la conquête allaient ressusciter et se venger ;  d’autres plus proches comme la Ghost Dance, un mouvement messianique ou prophétique appelant à une revitalisation des coutumes et cérémonies traditionnelles et qui s’exprime lors d’une danse collective chez les Cherokees et les Sioux. Cette « Danse des Esprits » nous rappelle que le choc microbien de 1492 n’avait pas encore cessé aux XIXe et XXe siècles.

Taqui Onqoy (« maladie du chant ») (source Wikicommons)

Les sociétés contemporaines semblent un peu mieux armées pour comprendre le fonctionnement du Coronavirus et produire des solutions pour endiguer la pandémie. Toutefois, de nombreux éléments de la situation actuelle rappellent les épidémies meurtières du passé, auxquelles les Amériques ont payé un très lourd tribut. Et les questionnements existentiels que la pandémie fait surgir dans de nombreux pays ne sont pas non plus sans rappeler la cassure ontologique que les sociétés précolombiennes ont connu lorsqu’elles ont été mises en face de leur extinction potentielle par des maux dont elles ignoraient tout.

Toulouse, le 1er octobre 2020

Felipe Castro Gutiérrez (Instituto de Investigaciones Históricas, Universidad Nacional Autónoma de México) a travaillé sur l’ethnohistoire et l’histoire sociale du Mexique coloniale. Il a été l’editeur du livre Los oficios en las sociedades indianas (UNAM, 2020).

Guillaume Gaudin (maître de conférences en histoire à l’Université Toulouse Jean-Jaurès, Framespa, UMR 5136 et délégué du pôle Sud-Ouest de l’IDA). Il a récemment co-édité « Que aya virrey en aquel reyno ». Vencer la distancia en el imperio español (Polifemo, 2020) et il anime le blog https://filipinas.hypotheses.org/ et le projet de recherche « Vaincre la distance »

Les citations et références sont tirées des ouvrages suivants :

  • Acuña, René (ed.) Relaciones geográficas del siglo XVI: Michoacán, México, Universidad Nacional Autónoma de México, 1987.
  • Lewis, Simon L. et Maslin, Mark A., The Human Planet: How We Created the Anthropocene, New Haven, Yale University Press, 2018.
  • Mendieta, Gerónimo de, Historia eclesiástica indiana, Alicante, Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes, 1999.
  • Motolinía, fray Toribio de, Historia de los Indios de la Nueva España, 7a ed., México, Porrúa, 2001.
  • Percheron, Nicole, “Colonización española y despoblación de las comunidades indígenas”, en Th. Calvo y G. López (coord.), Movimientos de población en el occidente de México, México, Centro de Estudios Mexicanos y Centroamericanos – El Colegio de Michoacán, 1988, p. 147-148.
  • Wachtel, Nathan, Paradis du Nouveau Monde, Paris, Fayard, 2019.

Pour aller plus loin

  • Bernand, Carmen, Histoire des peuples d’Amérique, Paris, Fayard, 2019, entrevue de l’auteur.
  • Boumediene Samir, La colonisation du savoir: une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750), Vaulx-en-Velin, Les éditions des mondes à faire, 2016.
  • Cook, Noble David, Born to die. Disease and New World Conquest, 1492-1650, Cambridge, Cambridge University Press, 1998
  • Crosby, Alfred, The Columbian Exchange. Biological and Cultural Consequences of 1492, Wesport, Londres, Praeger, 2003 [1972]. [une courte interview d’A. Crosby, disponible ici].
  • Denevan, William M. The Native population of the Americas in 1492, Madison, Londres, University of Wisconsin press, 1976.
  • Gruzinski Serge, Les quatre parties du monde : histoire d’une mondialisation, Paris, Éd. de la Martinière, 2004.
  • Malvido, Elsa y Carlos Viesca, “La epidemia de cocoliztli de 1576”, Historias, núm. 11, 1985..
  • Mann, Chales C., 1493. Comment la découverte de l’Amérique a transformé le monde, Paris, Albin Michel, 2013.

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