États-Unis Civilisation

La Covid-19 et les Amérindiens des États-Unis : quand l’histoire se répète

Par Lionel Larré, professeur de civilisation américaine à l‘Université Bordeaux Montaigne. (CLIMAS)

Dans l’histoire de la colonisation des Amériques, que ce soit au nord comme au sud, les épidémies ont fait davantage de victimes parmi les populations amérindiennes que les conflits armés avec les colons[1]. La rougeole, le choléra, et la variole ont peut-être décimé jusqu’à 70% de la population amérindienne, faute d’un système immunitaire prêt à affronter ces nouveaux virus.

Certains historiens, cependant, explorent et mettent en lumière d’autres causes qu’une immunité déficiente pour expliquer pourquoi les Amérindiens furent autant victimes d’épidémies. Les conditions cruelles de la colonisation – les déportations, l’esclavage, la famine, etc. – ont favorisé la propagation des virus et l’émergence de foyers de contamination : les mesures de distanciation sociale étaient difficiles à respecter dans les quartiers d’esclaves des missions californiennes ou dans les camps d’internement dans lesquels l’armée parquait les Amérindiens avant une déportation manu militari ! En outre, les nombreuses politiques fédérales à l’égard des Amérindiens, comme celles qui ont consisté à les placer dans des réserves, au détriment de modes de vie millénaires, ont eu des conséquences sociales et économiques (pauvreté, démoralisation, etc.) à même de créer les conditions idéales de développement de nouvelles épidémies.

Ces conséquences sont toujours d’actualité aujourd’hui. Les inégalités socio-économiques dont de nombreuses populations amérindiennes sont victimes résultent de traités bafoués par le gouvernement fédéral, qui n’a pas rempli sa part financière des accords pourtant dûment signés. Les logements vétustes et surpeuplés, les infrastructures médicales insuffisantes, les difficultés d’accès à l’eau courante, ou l’accès à une eau contaminée par l’exploitation de ressources minières, bref, les conditions de vie parfois misérables, découlent directement du non-respect de ses obligations par le gouvernement états-unien. Selon Jonathan Nez, président de la nation navajo, les Amérindiens, eux, ont respecté leur part du contrat, et viennent en aide au gouvernement fédéral en cas de besoin. Des territoires ont été cédés, de nombreux soldats amérindiens ont rempli les rangs de l’armée américaine. Ils attendent une aide au même titre que celle reçue par les cinquante Etats souverains de la fédération.

La destruction des systèmes traditionnels de subsistance et d’alimentation explique aussi que les taux les plus élevés aux Etats-Unis d’obésité, de diabète, de maladies cardio-vasculaires – toutes des maladies constituant des terreaux favorables au Covid-19 – se trouvent parmi les populations amérindiennes.

Ainsi, lorsque dans les premiers mois de l’année 2020, le Président Trump balayait d’un revers de la main les avertissements de l’OMS et des spécialistes dans son propre pays, et préconisait d’avaler un peu d’eau de javel pour régler le problème, les Amérindiens ont immédiatement pris la menace très au sérieux. La suite leur a donné raison.

A la fin du mois de mai, le taux d’infection dans la nation navajo avait dépassé celui des Etats de New York et du New Jersey, alors l’épicentre de la pandémie aux Etats-Unis. Dans les communautés plus petites, tels que les Pueblos du Nouveau Mexique, les taux d’infections étaient encore plus élevés. Dans certains Etats, les taux de mortalité due au Covid-19 sont jusqu’à dix fois plus importants chez les Amérindiens que chez les Euro-Américains.

Dans les vastes étendues de l’Ouest américain, les mesures de distanciation sociale sont paradoxalement très difficiles à appliquer (voir le billet publié à ce sujet dans ce blog). Par manque de moyens pour bâtir des logements, les maisons rassemblent souvent des familles élargies à 15 ou 20 personnes, et les centres de distribution alimentaire sont rares. Le territoire navajo, grand comme l’Etat de la Virginie Occidentale, ne compte que treize supermarchés.

Le désastre sanitaire s’accompagne de grandes craintes d’une catastrophe culturelle. Dans certains groupes, un ancien qui meurt, c’est potentiellement une langue, une histoire orale, et des traditions qui s’affaiblissent davantage encore. C’est ainsi que l’exprime le docteur Michelle Tom, de l’hôpital navajo de Winslow : « Si nous perdons nos aînés, qui sommes-nous en tant que peuple ? ».

La crise touche aussi, bien sûr, ceux que l’on appelle « urban Indians », les Amérindiens qui vivent dans les grandes villes. Ceux-là souffrent également de conditions sociales favorables à l’infection, mais pour eux s’ajoute une invisibilité malheureusement assez typique. L’identité ethnique de nombre d’entre eux est soit méconnue, soit erronée. Ainsi, il est à craindre que le bilan chez les Amérindiens soit nettement sous-estimé.

Face à cette situation, les Amérindiens n’attendent pas pour agir l’aide hypothétique d’un gouvernement fédéral dont la gestion de la crise, à l’échelle nationale, a été désastreuse. Souverains sur leurs territoires, ils s’organisent, et luttent avec les moyens à leur disposition, forts du sentiment qu’ils survivront à cette crise comme ils ont survécu aux précédentes. Dans le Dakota du Sud, les nations cheyenne et oglala, face au refus de la gouverneur républicaine pro-Trump de prendre des mesures de confinement, ont érigé des barrages routiers afin de limiter les mouvements de populations extérieures en directions de leurs territoires. S’il leur sera fermement rappelé qu’ils ne peuvent bloquer les routes fédérales qui traversent leurs terres, les Navajos interdiront aux touristes de s’arrêter ou d’emprunter le réseau secondaire. Chez les Navajos et d’autres, le tissu associatif s’est mobilisé très tôt.

Des aides inattendues atteignent parfois ces territoires dévastés. Pour changer un peu de ton, au milieu des nombreux reportages sur la tragédie qu’est la pandémie du Covid-19 dans les populations amérindiennes, certains journaux se sont fait l’écho de l’aide apportée par de nombreux citoyens irlandais, en remerciement d’une aide que leur avait apportée la nation choctaw au XIXème siècle. En 1847, les Choctaws, peu de temps après leur déportation, avaient envoyé 170 dollars de l’époque (l’équivalent de 5000 dollars aujourd’hui) à des Irlandais qui souffraient de la Grande Famine. A l’occasion de la commémoration de la Grande Famine en en 1995, cette histoire fut rappelée à la mémoire des Irlandais. Cette année, des centaines de milliers de dollars de dons ont été versés à des organisations venant en aide aux Navajos et Hopis par des Irlandais qui ont explicité leur don comme un juste retour des choses.

Bordeaux, le 20 juillet 2020

Lionel Larré est professeur de civilisation américaine dans l’unité de recherche CLIMAS. Il est l’auteur de Histoire de la nation cherokee (Presses universitaires de Bordeaux, 2014). Il est président de l’Université Bordeaux Montaigne.


[1] Cela vaut aussi pour l’Amérique latine, voir https://theconversation.com/covid-19-isolated-indigenous-peoples-and-the-history-of-the-amazon-136090

1 réponse sur « La Covid-19 et les Amérindiens des États-Unis : quand l’histoire se répète »

[…] On retiendra que les autorités et les populations du Mexique du XVIe siècle furent globalement démunies face à la série de “pestilences” : les violences coloniales de la guerre, des déplacements et déportations forcées ou la surexploitation de la main-d’oeuvre ont considérablement affaibli les corps et les structures sociales, mais on ignorait alors tout des virus et de comment s’en prémunir. On chercha alors des réponses dans la religion, en particulier dans les prophéties car il faut bien expliquer les innombrables catastrophes (l’invasion rapide d’Espagnols peu atteints par les maladies, leur appropriation des terres, etc.) et chercher une lueur d’espoir. Le dernier livre de Nathan Wachtel, Paradis du Nouveau Monde, en présente plusieurs : lointaines dans le temps comme le Taqui Onqoy (« maladie du chant ») dans les Andes du XVIe siècle, une « secte » dont les prédicateurs annonçaient que les huaca (les anciennes divinités) vaincues lors de la conquête allaient ressusciter et se venger ;  d’autres plus proches comme la Ghost Dance, un mouvement messianique ou prophétique appelant à une revitalisation des coutumes et cérémonies traditionnelles et qui s’exprime lors d’une danse collective chez les Cherokees et les Sioux. Cette « Danse des Esprits » nous rappelle que le choc microbien de 1492 n’avait pas en… […]