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L’unité retrouvée ? La nation Navajo face à la pandémie de Covid-19

Eugénie Clément, actuellement coordinatrice du pôle Californie de l’Institut des Amériques (accueilli par UCLA) et doctorante en anthropologie (EHESS, UMR Mondes Américains). Les contrats doctoraux fléchés IdA.

Le gouvernement des Etats-Unis ignore les peuples autochtones au milieu de cette pandémie. » a déclaré le 3 avril 2020 Jonathan Nez, président de la Nation Navajo, qui occupe la plus grande réserve amérindienne des Etats-Unis.

Cette déclaration révèle la détresse ressentie par les autochtones et leurs autorités dont la priorité n’est aujourd’hui plus se préparer, mais protéger et soigner leurs populations malgré un gouvernement fédéral qui selon eux, au mieux délègue et au pire les sacrifie.

Un hogan (habitation) dans la réserve Navajo

Le premier cas officiel de covid-19 sur les réserves Navajo et Hopi a été déclaré le 17 mars. Depuis, le nombre de malades augmente de façon exponentielle. Le site officiel du ministère de la santé Diné (Navajo Department of Health) comptait 384 cas positifs, dont 15 morts le 7 avril. Pour lutter contre la pandémie, des consignes de sécurité en anglais et en Diné ont été diffusées via les réseaux sociaux (« Stay at home order » ou confinement) par les institutions Diné et les individus, recommandant le lavage régulier des mains (les fameux « gestes barrière » promus partout dans le monde) et la limitation extrême des déplacements.

Les frontières de la nation Navajo ont été fermées ainsi que ses célèbres parcs nationaux. Dans une relation déjà compliquée au tourisme on peut même lire des panneaux « turists, go home » sur le bord des routes bordant la réserve et aux abords des villes frontières comme Flagstaff.

Depuis le 30 mars, face à l’ampleur de la propagation du virus, un couvre-feu a été imposé sur l’ensemble du territoire Diné. De 20h à 5h, tous les déplacements sont interdits et cela pour une durée indéterminée. Le week-end du 11 et 12 avril, face à l’accélération du virus et au non-respect des consignes limitant le déplacement, le président Nez et son équipe ont décidé d’un couvre-feu de 57 heures.

Dans la mise en place de ces mesures, mes interlocuteurs soulignent le choix des mots : « Nous ne pratiquons pas la distance sociale, mais la distance physique… » (It’s not social distancing, it’s physical distancing), car en temps de pandémie, c’est par amour pour les siens et les plus fragiles que l’on s’écarte de ses proches. Le sens de la communauté affleure donc au milieu de la séparation physique.

La Covid-19 frappe sans distinction les différentes populations, mais les conditions socio-économiques jouent un rôle déterminant dans la prévention et le traitement de la maladie. Selon ces paramètres la réserve Navajo est très vulnérable. Les habitants y sont souvent âgés car la plupart des membres de la nation Navajo vivent à présent dans les grandes villes du sud-Ouest américain. Ce sont principalement les anciens, c’est à dire les grands-parents, qui vivent dans les « hogans », habitations traditionnelles ou des trailers (sorte de mobil homes) qui le plus souvent n’ont ni eau courante, électricité ou route convenable pour les atteindre. Une surmortalité importante chez ces anciens mettrait en jeu la mémoire du peuple Navajo et avec elle son savoir, sa langue, ses techniques.

On sait aussi que la covid-19 touche de façon plus grave les personnes à la santé fragile (diabète, maladies cardiaques, etc). Or ces pathologie sont particulièrement présentes aussi d’une manière générale chez les Native Americans et en particulier chez les Navajo : le diabète de type 2 et l’obésité touchent plus de la moitié de la population. Bien avant ce virus, les conditions de santé et la qualité de soins sur la réserve Navajo étaient grandement réduites faute de moyens financiers. On y compte 16 dispensaires sur un territoire grand comme la Belgique.

Les conditions sociales et économiques sont un autre vecteur de fragilité. De nombreux habitants n’ont pas accès à l’eau courante, et se retrouvent sans possibilité de se laver régulièrement les mains, ainsi que sans supermarchés proches permettant de nourrir les familles. Les logements sont également souvent surpeuplés,  différentes générations cohabitant dans un même foyer : de mon expérience, ces familles vivent souvent à dix dans des maisons insalubres.

Une catastrophe est donc clairement en vue : la gouverneure démocrate de l’Etat du Nouveau Mexique, Michelle Lujan Grisham, a alerté le président Trump le 2 avril que la Covid-19 représente une « bombe à retardement » en territoire autochtone. Mais le gouvernement fédéral, pourtant responsable de l’assistance aux Nations Amérindiennes, traîne des pieds. Du budget de deux trilliards de dollars voté pour faire face à la pandémie, les services de santé amérindiens (Indian Health Services) ne se sont vus allouer qu’un milliard (soit 1/2 000). Une somme bien mince pour l’ensemble des États-Unis où les Amérindiens représentent près de 3 millions de personnes. De toute manière, échaudés par une histoire douloureuse et l’expérience d’un racisme persistant, les Navajo n’attendent pas grand-chose des autorités de Washington.

Face au manque de moyens criants des groupes d’entraide (nommés mutual aid) se sont spontanément mis en place, souvent en s’appuyant sur les réseaux sociaux : cagnottes en ligne, courses partagées, redistributions diverses. Ces groupes sont composés d’autochtones et d’ « alliés » blancs qui ne faisant pas confiance aux autorités fédérales, prennent en charge les besoins matériels de la population Diné et Hopi et se répartissent les tâches.

Ces fonds aident aussi à la création de solutions adaptées au contexte de la réserve et pensées par ceux en connaissant particulièrement bien les conditions socio-économiques, comme des stations mobiles de lavement de mains. Dans ce contexte, le mot d’ordre « plantez vos aliments et soyez autosuffisants » revient constamment. Pour cela, divers fermiers proposent des vidéos ou des feuillets didactiques diffusés sur Facebook ou Instagram. Ces entraides semblent remettre en cause la distinction souvent faite entre autochtones « urbains » (urban Indigenous) et « de la réserve » (rez Indigenous). En effet, ce sont principalement les Diné vivant en ville qui font les courses, organisent le matériel et achètent les pièces nécessaires pour les stations mobiles de lavage de mains. Connaissant les besoins des familles, ils peuvent y répondre et montrer ainsi qu’ils ne sont pas des « Amérindiens acculturés vivant en ville » (termes utilisés par mes collaborateurs Diné).

Los Angeles (Etats-Unis), le 12 avril 2020


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