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L’impact sanitaire et culturel de la covid-19 sur les réserves sioux du Dakota du Sud

Par Claire Anchordoqui, doctorante en civilisation américaine à l’Université Toulouse Jean Jaurès (CAS, EA 801), lauréate du prix Institut des Amériques-Fulbright 2020-2021.

Alors que le Dakota du Sud et le Dakota du Nord avaient été relativement peu touchés par la pandémie de Covid-19 au printemps et été 2020, ils ont été très fortement affectés par la troisième vague de contamination survenue à l’automne, devenant les deux premiers états des Etats-Unis à dépasser les 100 cas pour 100 000 habitants. En cause le refus des deux gouverneurs républicains Douglas J. Burgum et Kristi Noem de mettre en place des mesures de confinement ou d’imposer le port du masque dans les lieux publics. A l’opposé de ces non-mesures, les gouvernements tribaux des différentes réserves amérindiennes situées au sein des deux états ont très rapidement imposé des confinements et le port du masque sur leurs territoires afin de protéger leurs communautés très durement affectées par la pandémie.

Kristi Noem (Dakota du Sud), 2020 © Wikipedia

En effet, comme un rappel amer des heures les plus sombres de la colonisation des Amériques, la pandémie de covid-19 a frappé de plein fouet les nations autochtones qui peuplent le continent (voir également le billet de Lionel Larré et celui de Felipe Castro Gutiérrez et Guillaume Gaudin dans ce blog). Aux États-Unis, les populations autochtones comptent parmi les plus touchées du territoire. En septembre 2020, une étude du CDC (Center for Disease Control and Prevention) menée sur 23 états évalue la probabilité qu’elles soient contaminées à 3,5 fois celle de la population blanche. En cause le manque d’accès aux ressources sanitaires nécessaires à la prévention, des conditions de vie parfois difficiles sur les réserves (résultat de siècles de colonisation et de discrimination) et un système de santé inadapté pour faire face à une crise d’une telle ampleur.

Ces chiffres, déjà alarmants, ne sont pourtant que l’arbre qui cache la forêt. Par manque de données statistiques suffisantes sur l’impact de la pandémie sur les populations autochtones, une insuffisance qualifiée de « honte nationale » par Abigail Echo-Hawk (Pawnee, chercheuse au Seattle Indian Health Board), le gouvernement fédéral n’a pas pu offrir une réponse à la mesure des besoins des nations autochtones. Ceci s’est traduit par des gouvernements tribaux et centres hospitaliers tribaux livrés à eux-mêmes, tentant de limiter la casse avec les moyens du bord.

Au Dakota du Sud, dès avril 2020, les tribus sioux de Cheyenne River et Oglala Lakota ont mis en place des postes de contrôle à l’entrée des réserves pour limiter les déplacements et la propagation du virus au sein de leur communautés respectives (voir des mesures similaires mises en place par la nation navajo). Ces check-points ont irrité la gouverneure républicaine, Kristi Noem qui a fait appel à Donald Trump pour forcer leur retrait. La gouverneure invoquait alors comme raison l’obstruction « illégale » des grands axes routiers fédéraux qui traversent les territoires autochtones. Les tribus quant à elles se basaient sur leur droit souverain de contrôler leurs frontières. Refusant de céder et se trouvant dans l’impasse, la tribu sioux de Cheyenne River déposa au début de l’été 2020 une plainte contre le gouvernement fédéral pour négligence à l’encontre de la souveraineté des nations autochtones et de la santé de leurs citoyens. En cause des tentatives d’intimidation de la part des autorités fédérales qui auraient menacé de leur refuser les aides gouvernementales dédiées à la lutte contre la covid-19 si les check-points n’étaient pas retirés. En 2021, alors que la procédure judiciaire est en cours, les check-points sont toujours actifs sur les réserves de Cheyenne River et de Pine Ridge.

Au-delà d’une crise sanitaire et économique, la pandémie de covid-19 révèle, au moins aux Dakotas, une crise diplomatique entre les gouvernements tribaux et les deux états. Les relations entre les différentes instances gouvernementales n’ont jamais été simples, la région étant un haut lieu de résistance autochtone, marqué par le massacre de Wounded Knee à la fin du XIXe siècle et plus récemment par des épreuves de force entre militants autochtones et forces de l’ordre, notamment le grand rassemblement organisé, pas par coïncidence, à nouveau à Wounded Knee en 1973.

Récemment, les affrontements entre les autorités régionales et fédérales et les Water Protectors autour de la construction de l’oléoduc Dakota Access au nord de la réserve de Standing Rock ont ravivé ces tensions et exacerbé le sentiment de méfiance des nations autochtones à l’égard des états et du gouvernement fédéral.

Les approches radicalement différentes de la gestion de la pandémie adoptées par la gouverneure du Dakota du Sud et les gouvernements tribaux sont un exemple de plus de cette fracture. Ces tensions ont eu un effet négatif sur l’efficacité des mesures prises par les tribus pour contrôler la propagation du virus au sein de leurs communautés. La population autochtone de l’État a été touchée de manière disproportionnée par rapport au reste de la population : 13% des décès de l’État alors que la population autochtone ne dépasse pas les 9% de sa population totale.

Au-delà d’une perte physique de leurs citoyens les plus vulnérables, les nations autochtones ont également perdu nombreux des piliers de leurs communautés : leurs doyens et doyennes, détenteurs et défenseurs des savoirs traditionnels des tribus (voir le billet de Lionel Larré sur ce blog). Parmi eux, la disparition de Jesse et Cheryl Taken Alive, doyens de la tribu sioux de Standing Rock, décédés à un mois d’intervalle fin 2020. Jesse, appelé « Lala Jay » (grand-père Jay) par ses élèves, était l’ancien président de la tribu sioux de Standing Rock et enseignait la langue et la culture lakota à l’école de McLaughlin. Très impliqué dans le combat pour la préservation culturelle de sa tribu, il emmène ainsi avec lui un bout de l’histoire de sa nation, une histoire certes marquée par les difficultés, mais surtout par la résistance et la résilience.

La perte de doyens et doyennes tels que les Taken Alive n’est malheureusement pas un cas isolé. Alors que la covid-19 est particulièrement virulente auprès des personnes âgées, son impact sur les nations autochtones est d’autant plus désastreux que leur survie repose en partie sur les épaules de ceux qui parlent la langue et qui peuvent transmettre l’histoire et les codes de la communauté aux plus jeunes. La perte d’un doyen n’est pas simplement la perte d’une personne, mais d’un puit de savoir inestimable.

Face à ces défis, des organisations telles que Cultural Survival ou l’Urban Indian Health Institute (UIHI) ont travaillé à l’élaboration de solutions visant à protéger les communautés autochtones au mieux et leur permettre d’avoir accès au vaccin le plus rapidement possible. Dans son rapport de 2021 « Strengthening Vaccine Efforts in Indian Country », l’UIHI indique la responsabilité envers la protection de sa tribu et de sa culture sont des éléments qui induisent fortement les Amérindiens à se faire vacciner. Au total, ces derniers sont plus désireux d’être immunisés : 75% contre 64% du reste de la population étatsunienne.

Depuis mi-décembre, l’arrivée de doses de vaccin en territoires autochtones a permis aux réserves du Dakota du Sud de lancer des campagnes de vaccination massives. Les autorités tribales ont eu la possibilité de choisir d’être approvisionnées par le gouvernement fédéral via l’Indian Health Service ou directement par les services de santé de l’état du Dakota. Sans surprise, la majeure partie des tribus a opté pour une distribution fédérale à cause des divergences d’opinions et de méthodes avec la gouverneure Kristi Noem. La priorité est clairement donnée à la préservation culturelle : à Standing Rock et dans d’autres communautés, par exemple, les autorités tribales ont décidé de donner la priorité à la vaccination de ceux qui parlent couramment dakota ou lakota. Cela montre à quel point la protection culturelle des nations autochtones est importante et urgente. Alors que les taux de contamination sont en nette régression au Dakota du Sud depuis le début de la campagne de vaccination, les tribus autochtones restent vigilantes et redoublent d’effort pour contrer les effets de la crise sanitaire sur leurs communautés.

Toulouse, le 4 février 2021.

Claire Anchordoqui est doctorante en civilisation américaine à l’Université Toulouse Jean Jaurès (CAS, EA 801), sous la co-direction du Pr. Lionel Larré et du Pr. Anne Stefani. Elle travaille sur l’évolution de l’éducation et de l’enseignement de l’histoire au sein des tribus lakotas du Dakota du Sud.

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