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Une étrange actualité : de la Covid-19 à la fièvre jaune de 1793

Marie-Jeanne Rossignol est vice-présidente de l’Institut des Amériques, professeure d’études nord-américaines à l’Université de Paris (UMR LARCA). Elle est spécialiste de l’anti-esclavagisme aux
Etats-Unis avant la guerre de Sécession.

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Pour tout spécialiste des débuts de la république américaine, l’épidémie de coronavirus aux Etats-Unis rappelle immanquablement l’épidémie de fièvre jaune qui frappa Philadelphie en 1793. Certes les circonstances sont différentes. La crise actuelle met en lumière, entre autres choses, les failles d’un système de santé étasunien déchiré entre public et privé, où l’Etat fédéral n’a jamais pu imposer une solidarité nationale s’étendant à travers toutes les classes d’âge et d’un bout à l’autre du pays. Mais, l’épidémie de fièvre jaune de 1793 fut révélatrice d’un problème social majeur, qui conserve toute son actualité aujourd’hui. Elle a clairement démontré la discrimination croissante envers les Noirs libres des Etats du nord, qui pour nombre d’entre eux avaient obtenu leur liberté lors de la Révolution américaine ou dans les années qui suivirent. En écho malheureux à cette page de l’histoire, de plus en plus de données montrent que les « Africains-américains » sont plus touchés par la Covid-19 que les autres couches de la population.

 Couverture d’un récit de l’épidémie de 1793 par un médecin réfugié de Saint-Domingue (source archive.org)

La fièvre jaune, contre laquelle il existe aujourd’hui un vaccin, se manifesta en Amérique du nord dès la fin du XVIIe siècle. Originaire d’Afrique de l’Ouest, et transmise par un moustique tropical, cette maladie virale avait atteint les Caraïbes dans un premier temps, à bord des vaisseaux négriers, et pour la même raison, elle se répandit en Amérique du nord. En 1793, Philadelphie, la plus grande ville du pays, avec 50 000 habitants, était également la capitale fédérale – ce qu’elle devait rester jusqu’en 1800. Dès le début du mois d’août 1793, les décès s’enchaînèrent et l’épidémie ne se calma qu’avec l’arrivée des premiers gels en novembre : au total, 4 000 habitants, soit 20% de ceux qui étaient restés en ville, moururent. Les membres de l’administration fédérale, comme de nombreux habitants, abandonnèrent la ville dès septembre, quand il n’y eut plus de doute sur la nature et la gravité de la maladie. A l’époque, on imputa l’épidémie à l’arrivée de nombreux réfugiés de Saint-Domingue lors de l’été : en ces temps de guerre, il était plus simple de fuir l’insurrection des esclaves en se rendant aux Etats-Unis que de tenter de traverser l’Atlantique dominé par la marine britannique, et les réfugiés affluaient. Aujourd’hui, certains pensent qu’un navire britannique venant d’Afrique apporta moustique et maladie.

On connaît très bien le déroulement de cette épidémie, en particulier en raison des nombreuses publications qui en firent le récit dès novembre 1793. Plusieurs raisons expliquent cette production foisonnante, notamment la concurrence entre éditeurs sur un sujet brûlant ou les autojustifications des protagonistes sur leurs actions. On peut se demander dans quelle mesure la pandémie actuelle justifiera son lot de publications, récits et, époque oblige, de films hollywoodiens ou de séries.

Ainsi, donc, dès novembre 1793 Mathew Carey, journaliste et éditeur, chercha peut-être à faire une bonne affaire en prenant de cours d’autres récits, lorsqu’il publia son Court récit de la fièvre maligne. Des médecins, comme Benjamin Rush, cherchèrent à répondre aux critiques d’autres médecins en justifiant leur diagnostic et leur traitement (la saignée dans le cas de Rush…). Et les leaders de la communauté africaine-américaine de Philadelphie, Absalom Jones et Richard Allen voulurent rendre hommage au dévouement de leur communauté, et réfuter les critiques que Mathew Carey lui adressait, en publiant en 1794 Un récit des actions des Noirs pendant la récente calamité à Philadelphie. Ce petit volume de 25 pages doté d’un copyright constitue une des premières analyses des mécanismes du préjugé racial en Amérique du nord, une des protestations formelles contre la discrimination.

Pourtant, dans Court récit, Mathew Carey n’avait guère critiqué les Noirs, qui s’étaient portés volontaires comme infirmières et fossoyeurs. C’est justement le docteur Benjamin Rush qui, au début de l’épidémie, avait adressé un vibrant appel à l’aide à la communauté africaine-américaine, au motif qu’elle aurait été immunisée contre la maladie (puisqu’elle avait des origines africaines). C’était faux hélas, mais les Noirs firent confiance à cet antiesclavagiste convaincu, et se mirent à remplacer, auprès des morts et des mourants, les domestiques blancs en fuite ou la famille évaporée. Lorsque Mathew Carey, félicitant les Noirs dans Court récit, nuança son propos en disant qu’ils avaient exigé des salaires élevés en échange de leurs service, Absalom Jones et Richard Allen prirent la mouche. Pour l’historienne Julie Winch, ils voulaient inscrire dans l’histoire un récit véridique de l’action des Noirs et laver leur honneur, d’autant que, dépourvus de toute immunité, ces derniers avaient aidé la population euro-américaine tout en payant un lourd tribut à l’épidémie. Ici encore le parallèle avec l’actualité est frappant, les Noirs américains occupant souvent des emplois mal rémunérés dans les hôpitaux et se trouvant en première ligne face à la COVID-19.

La colère de Jones et Allen, apparemment disproportionnée par rapport aux critiques émises par Carey, révèle surtout une désillusion croissante des Africains-Américains des villes du Nord. Libérés à l’époque de la Révolution, croyant passionnément aux idéaux de la Déclaration d’indépendance, ils cherchent à se faire accepter en égaux d’une population euro-américaine de plus en plus hostile au fil des ans. Avoir à justifier leur conduite si irréprochable les met logiquement hors d’eux. Comme ils l’écrivent : « ceux qui les stigmatisent, qui les considèrent si vils que la condition d’esclave leur convient, ceux-là mêmes s’attendent de la part des Noirs à une conduite supérieure ! ».

La fièvre jaune de 1793 a confronté les Africains-Américains libres de Philadelphie, la plus grande communauté noire libre du pays, à la montée du préjugé racial. Ils ont compris alors que quelle que soit la qualité de leur comportement, on les mépriserait. De ce moment, on peut dater les débuts du mouvement de « protest », précurseur du civil rights movement. On peut espérer qu’à l’issue de l’épidémie de coronavirus, les progressistes états-uniens tireront eux aussi les leçons de la crise sociale sanitaire et réclameront une vraie solidarité nationale, ce d’autant que les premières analyses montrent que la communauté noire risque de payer un lourd tribut à la maladie.

Paris, le 13 avril 2020

Marie-Jeanne Rossignol vice-présidente de l’Institut des Amériques, professeure d’études nord-américaines à l’Université de Paris (UMR LARCA). Spécialiste de l’anti-esclavagisme dans les jeunes Etats-Unis, elle dirige avec Claire Parfait la collection « Récits d’esclaves » aux PURH. Elle a édité en 2018 avec Michaël Roy et Claire Parfait Undoing Slavery. American Abolitionism in Transnational Perspective 1775-1865 (Presses de l’ENS), et a traduit Bertrand Van Ruymbeke et édité Une histoire de la Guinée, d’Anthony Benezet (2017, Presses de la SFEDS). Elle prépare en ce moment une histoire de l’anti-esclavagisme dans la jeune république étasunienne.


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