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Pandémie et villes frontalières entre les États-Unis et le Mexique

Par Cléa Fortuné, docteure en civilisation américaine de l’Université Sorbonne Nouvelle et membre du Center for Research on the English-speaking World (CREW EA 4399). Elle enseigne en tant qu’ATER à l’Université Grenoble Alpes au département de LEA.

Les villes à la frontière États-Unis/Mexique, souvent caractérisées par des doublons qui associent des zones urbaines d’un côté et de l’autre de la frontière (Tijuana/San Diego, Mexicali/Calexico, Nogales/Nogales, etc.), se distinguent par leurs liens historiques, économiques et culturels transfrontaliers, et ce depuis leur création à la fin du XIXe et début du XXe siècle.

Malgré les renforcements des contrôles depuis plusieurs décennies, les résidents frontaliers traversent d’un pays à l’autre pour aller rendre visite à la famille ou à des amis, aller faire leurs courses, participer à des activités, aller chez le médecin, ou encore à l’école. Mais, en mars 2020, la crise du coronavirus a fait fermer la frontière entre les deux pays. À moins d’être considéré comme « voyageur essentiel pour l’intérêt national », il n’est pas possible de traverser la frontière vers les États-Unis. Alors en campagne présidentielle pour briguer un second mandat, Donald Trump avait justifié la fermeture de la frontière au nom de la sécurité nationale, et il en avait profité pour accélérer la construction de son fameux « mur » (wall). Plutôt que d’un véritable mur, il s’agit plutôt de barrières, de différents types, qui séparent visuellement le Mexique des États-Unis. Selon lui, ces barrières permettaient de lutter contre les migrations irrégulières mais aussi d’éviter d’être « inondés » de cas de Covid-19.

Cumulées, les mesures de fermeture des frontières et la construction de nouvelles barrières ont profondément affecté les villes frontalières et leurs résidents.

Nouvelle barrière en place à Douglas (Arizona) en construction depuis mars 2020 (Photo : Cléa Fortuné, 2020)

Des désastres écologiques passés (presque) inaperçus en raison de la pandémie

Pour répondre à sa promesse de construire 800 kilomètres de « mur » avant la fin de son mandat en novembre 2020, l’administration Trump a envoyé des équipes de construction dans les villes frontalières afin d’y mettre en place de nouvelles barrières de neuf mètres de haut, principalement en remplacement d’anciennes, plus petites, qui étaient de simples garde-corps et des barrières contre les véhicules.

Barrières contre les véhicules dans la San Rafael Valley (Arizona) (Photo : FMLT, 2019)

Ces barrières ont principalement été mises en place en Arizona, où une grande partie des terres appartiennent à l’État fédéral, facilitant le démarrage des chantiers. Alors que le monde se confinait, les équipes de construction se sont quant à elles activées pour construire ces centaines de kilomètres de barrière, pour lesquelles un budget de plusieurs milliards de dollars a été alloué. À travers le hashtag #CancelTheWall, des organisations ont protesté contre l’utilisation de ces milliards de dollars pour une mesure impopulaire (un sondage de 2019 du Pew Hispanic Center a montré que 58% des Étatsuniens sondés s’opposent à la construction d’une barrière, ce qui ne signifie toutefois pas qu’ils sont pour moins de sécurité), et ont dénoncé le fait que ces dépenses auraient pu être affectées à soigner les malades de la Covid-19. Une centaine d’organisations frontalières ont envoyé une lettre à l’État fédéral demandant l’arrêt immédiat de la construction pendant la pandémie, soutenues par des élus au Congrès comme Raul Grivalja qui dénonçait le fait que « tandis que le reste du pays est à l’arrêt pour stopper la propagation de la Covid-19, les équipes de construction continuent de construire le mur vaniteux de Trump avec des milliards de dollars de fonds détournés ».

Au-delà de la controverse sur les fonds alloués, les mêmes organisations ont dénoncé les désastres écologiques engendrés par les chantiers. Ceux-ci sont réalisés dans des zones protégées, comme dans la réserve de biosphère Organ Pipe Cactus National Monument ou encore à San Bernardino Wildlife Refuge, à la frontière entre le Sonora et l’Arizona. Or, la construction de la barrière dans des milieux naturels engendre des impacts écologiques importants. La barrière empêche ainsi la migration et donc la survie d’animaux sauvages, ce qui pourrait mener à l’extinction d’espèces comme les pumas et les pécaris du côté étatsunien. De plus, la barrière est construite dans des zones désertiques où l’eau est rare, et les agents de construction pompent l’eau des nappes phréatiques pour la mélanger au ciment qui sert de fondation à la barrière et à tasser la poussière qui gêne lors de la construction, ce qui mène à une diminution des niveaux d’eau et menace les espèces protégées.

Transition entre barrière anti-véhicules et la fence, barrière de 9 m de haut, dans la région de la rivière San Pedro, Arizona (Photo FMLT, 2019)

Les lois environnementales auraient dû protéger les espaces concernées, mais celles-ci ont été contournées grâce au recours au Real ID Act, signé sous l’administration Bush suite aux attentats du 11 septembre 2001, qui accorde de larges pouvoirs au Department of Homeland Security pour contourner toute loi qui ferait obstacle à la sécurisation des frontières.  Aux impacts écologiques s’ajoutent les questions économiques.

Des voyageurs « non essentiels » … essentiels ?

Les flux frontaliers entre le Mexique et les États-Unis sont importants. Les résidents étatsuniens traversent au Mexique pour aller rendre visite à leur famille ou leurs amis, pour le tourisme médical (les consultations sont moins coûteuses au Mexique) ou encore pour les loisirs (cinéma quand il n’y en a pas du côté étatsunien, restaurants avec une offre plus variée, achat de matériel de construction, etc.). Quant aux résidents frontaliers mexicains qui ont les documents nécessaires pour traverser la frontière, ils représentent une source de revenu non négligeable pour les petites villes étatsuniennes. Rien que dans l’État d’Arizona, les visiteurs mexicains dépensent en moyenne 7,3 millions de dollars par jour dans les restaurants, hôtels et les magasins, le shopping étant la première raison de traverser la frontière en raison de la disponibilité de produits technologiques, de produits de marques et de produits moins chers qu’au Mexique. Dans la petite ville frontalière de Douglas qui compte 15 000 habitants, les Mexicains de la ville sœur Agua Prieta contribuent à hauteur de 80% de l’économie et un centre commercial a spécifiquement été construit pour les frontaliers mexicains qui viennent faire leurs courses chez Walmart, chez J.C. Penney, et viennent manger dans les restaurants.

Bien que la frontière ait été « durcie » dans les villes frontières (ici Nogales), le flux des frontaliers entre un pays et l’autre est un des moteurs des économies locales (photo FMLT, 2020)

La fermeture de la frontière aux voyageurs non essentiels a bouleversé ces liens : à Nogales, par exemple, les passages pédestres sont passés de 3,4 millions par an en 2019 à 1,4 millions en 2020. Les rues des petites villes frontalières étatsuniennes, presque devenues des villes fantômes, sont devenues désertes et de nombreux magasins ont été obligés de mettre la clé sous la porte.

Source : Bureau of Transportation Statistics, 2021

Faire fermer la frontière signifie également que les Étatsuniens qui pratiquent le tourisme médical ne se rendent plus dans les villes frontalières étatsuniennes où ils ont l’habitude de loger (car ils trouvent cela plus confortable et plus sûr) avant de se rendre à leur consultation médicale au Mexique, ce qui engendre une nouvelle baisse de revenus pour les villes étatsuniennes.

Des droits humains bafoués par la pandémie

Si lors de cette pandémie les frontières ont été fermées aux consommateurs mexicains, parmi les voyageurs non essentiels se trouvaient également, jusqu’à janvier 2021, les demandeurs d’asile. Bien que les lois internationales interdisent le refoulement à la frontière et donnent en principe le droit de ne pas être reconduit dans le pays d’où l’on vient si l’on fait face à des persécutions et des tortures, et malgré le fait que le UNHCR a déclaré que les États n’ont pas le droit de refuser l’entrée ou de reconduire de force des migrants cherchant une protection, Donald Trump a signé en avril 2020 un décret présidentiel pour suspendre l’immigration de façon temporaire. Cette mesure allant contre les droits humains a stoppé la prise en charge des demandes d’asile, compliquant d’autant plus la situation des migrants déjà bloqués au Mexique à cause des Protocoles de Protection des Migrants de janvier 2019. Ce programme, aussi appelé Remain in Mexico, exigeait que les migrants qui demandaient l’asile aux États-Unis (estimés à 70 000) demeurent au Mexique le temps d’attendre leur audience dans une cour d’immigration étatsunienne. Déjà persécutés, kidnappés et assassinés par les organisations criminelles transnationales, les migrants sont donc devenus encore plus vulnérables avec la pandémie de la Covid-19 dans les villes frontalières mexicaines.

En janvier 2021, quelques heures après son investiture à la présidence, Joe Biden a fait rouvrir les frontières pour les demandeurs d’asile et a annulé la politique Remain in Mexico. Retrouvant l’espoir de pouvoir demander l’asile aux États-Unis, de nouvelles caravanes de migrants centre-américains ont pris la direction de la frontière sud des États-Unis. Toutefois, Alejandro Mayorkas, nouveau secrétaire à la sécurité intérieure des États-Unis, a fait savoir que les demandeurs d’asile qui souhaitent entrer aux États-Unis devront attendre. Selon lui, « cela prend du temps de reconstruire un système à partir de zéro », d’autant plus que le système migratoire a été, selon lui, « éviscéré » sous l’administration Trump.

Une crise multiforme sur les villes frontalières

Des désastres écologiques, aux difficultés économiques et au non-respect des droits humains, la pandémie de la Covid-19 aura particulièrement affecté les villes frontalières et leurs résidents. Déjà profondément affectées par les propos et mesures de l’administration Trump, celles-ci ont dû faire face à des mesures sans précédent prises au nom de la lutte contre la diffusion du coronavirus. Malgré les promesses de la nouvelle administration Biden de stopper la construction de la barrière et de réformer le système migratoire, le « retour à la normale » est loin d’être à l’horizon.

Cléa Fortuné est docteure en civilisation américaine de l’Université Sorbonne Nouvelle et est membre du Center for Research on the English-speaking World (CREW EA 4399). Sa thèse est intitulée « Sécurité frontalière, insécurité locale dans les borderlands États-Unis/Mexique. Étude de Douglas (Arizona) et Agua Prieta (Sonora) ». Elle enseigne en tant qu’ATER à l’Université Grenoble Alpes au département de LEA. Elle fait partie du comité de rédaction de la revue RITA (Revue Interdisciplinaire de Travaux sur les Amériques).

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