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Paysans, covid et présidentielles et leurs effets sur la nation Navajo

Eugénie Clément, actuellement coordinatrice du pôle Californie de l’Institut des Amériques (accueilli par UCLA) et doctorante en anthropologie (EHESSUMR Mondes Américains). Les contrats doctoraux fléchés IdA.

(English version)

Depuis mars 2020, la nation Navajo fait la une des journaux du monde entier en étant l’un des clusters du covid19 aux États-Unis. A la date du 5 septembre, le nombre de personnes testées positives sur la réserve semble avoir atteint un plateau avec 9 891 cas positifs et 522 décès confirmés, un nombre extrêmement élevé pour une nation de 173 000 personnes (équivalent à 3000 décès par million !) Ceci dans un contexte loin d’être revenu à la normale pour l’ensemble des États-Unis, qui dénombrent 6 134 790 cas et 185 963 décès (584/million d’habitants).

Un territoire sous tensions

Depuis la mi-juin, je réside à Gallup, une ville du nord-ouest du Nouveau-Mexique à la frontière de la nation Navajo, connue comme «la petite ville la plus patriotique des États-Unis ». Lors de mes précédents séjours, j’ai séjourné chez différents agriculteurs et militants travaillant sur la souveraineté alimentaire, les droits à la terre et à l’eau. Cela n’a pas été possible cet été. Les réunions se déroulent désormais toutes via la plateforme Zoom, les gouvernements locaux – appelés Chapter Houses – sont fermés et les contacts physiques sont limités au strict minimum. Partout sur la réserve, on peut apercevoir des panneaux conseillant de se laver les mains, de se couvrir le visage et de maintenir une distance sociale. Il est maintenant devenu normal de porter un masque partout où nous allons et de faire attention à éviter les contacts physiques.
Mais malgré la Covid-19, la vie continue. Les gens trouvent des moyens de résister, de s’organiser et de s’entraider. Pour en témoigner, j’ai mené trois entretiens formels enregistrés et une douzaine d’entretiens informels avec des agriculteurs et des militants en leur demandant leur avis sur les effets du coronavirus sur leur communauté, l’impact sur leur travail et leur vie quotidienne, et les difficultés qu’ils rencontrent. Deux entretiens ont été réalisés par téléphone et un en face à face. Ils ont duré environ une heure chacun.
Ils se sont déroulés dans le contexte de montée de la tension liée aux élections présidentielles. Les manifestations face aux violences policières dans de nombreuses villes ont ainsi trouvé échos dans le travail d’entraide mené au sein de la nation Navajo (dont les habitants se nomment Diné). Les élections ont également un impact sur la politique tribale, car le président du gouvernement Navajo, Jonathan Nez, soutient le parti démocrate, et le vice-président Myron Lizer adhère à la candidature de Donald Trump et l’a même invité pour une visite sur place lors de son discours à la convention nationale républicaine..

Reliant ces entretiens avec les recherches que je mène depuis 2016 au sein de la nation Navajo, j’en suis venue à trois conclusions principales.

Une méfiance majeure envers les structures politiques

Que ce soit au niveau national, étatique ou local, nombre de mes interlocuteurs considèrent désastreuse la réponse à la pandémie :
« Nous n’avons eu aucune aide d’urgence… nous n’avons rien vu : ni eau potable, ni bilan de santé, aucun truc comme ça. (…) Pour nous, nous n’avons vu venir aucune aide, à l’exception d’action de quelques organisations d’entraide (…) Nous les voyons plus souvent que nous ne voyons nos propres gouvernements. » (Tyrone Thompson, agriculteur et éducateur à Leupp) Ce type de commentaire est revenu à maintes reprises. Il est courant d’entendre que « le système américain est brisé ». Pour eux, le rêve américain ne fonctionnerait plus.

Pour les personnes avec lesquelles je travaille, au contraire, le « système » fonctionne parfaitement car il est conçu de manière à faire des Autochtones, Latinos et Afro-américains des victimes collatérales. « Ce gouvernement de nation Navajo n’est pas fait pour nous. Il est fabriqué par les États-Unis, pour les États-Unis. Il ne fait qu’extraire les ressources naturelles et exploiter au maximum les Navajos. Nous sommes un groupe de personnes matriarcales ; tout est censé passer par le clan de la mère », a également commenté Tyrone Thompson.

De fait, le gouvernement Navajo a été construit de toutes pièces en 1923 par le Bureau of Indian Affairs (B.I.A.) une institution fédérale, suite à la découverte de gisement de pétrole sur les terres Diné. De nombreux événements ont depuis renforcé la méfiance des Diné face aux institutions américaines. En 1934, John Collier alors commissaire du B.I.A a ordonné la réduction drastique des troupeaux de mouton par l’abattage massive des bêtes. Pour les Diné, ce fut un traumatisme, les moutons étant un élément central dans la vie sociale, culturelle et économique de leur peuple. L’animosité face à cette décision est toujours présente. À de nombreuses reprises, différents acteurs m’ont affirmé le caractère colonial de cette gestion des troupeaux et de la préservation des écosystèmes locaux.

Exemple d’image produite en réaction aux autorités. Anonyme, Juillet 2017.

Le fait que l’exécutif de la nation Navajo approuve en même temps Joe Biden et Donald Trump est un autre exemple du fait que les structures politiques « tribales » ne font pas vraiment sens. « Je ne crois pas qu’il existe un moyen de réparer le système. Peu m’importe qui promet de faire quoi … Je ne pense pas qu’il y ait moyen de réparer un système qui n’est pas cassé. Il fonctionne comme il est censé fonctionner. Et si nous voulons un changement réel, nous devons créer notre propre système. (…) Je m’inquiète des prochaines élections et des résultats. » (Nate Etsitty consultant, concepteur et éducateur en permaculture)

La méfiance est si grande que beaucoup ne voteront pas aux prochaines élections présidentielles, estimant que cela n’a aucun sens dans un pays qui vit de leur oppression. Cela m’amène à mon deuxième point, et à l’envie de construire une communauté forte autour de la souveraineté alimentaire et hydrique.

Un jardin familial dans la nation Navajo, juillet 2020. Photo de l’auteure

L’essentielle « souveraineté alimentaire »

Bien qu’il reçoive des millions de dollars dans le cadre de programmes fédéraux, le gouvernement Navajo n’a toujours pas alloué de fonds à l’agriculture. La nourriture n’est pas considérée comme une urgence et les agriculteurs autochtones ont du mal à trouver des subventions pour construire leurs projets, ce alors que la nation Navajo est chroniquement dépendante d’une alimentation fabriquée ailleurs. « Cela montre simplement la déconnection, tandis que nous sommes tous en train de livrer des colis alimentaires à la population, d’entendre les dirigeants locaux dire que la culture maraichère ne fait pas partie des aides face à la covid. Littéralement, tous les principaux groupes d’entraide covid, ce qu’ils font, c’est donner de la nourriture aux gens et pourtant le gouvernement ne voit pas l’importance d’investir dans l’agriculture locale » (Kern Collymore, membre de l’effort de secours) ; « L’insécurité alimentaire était présente avant, mais Covid l’a simplement rendu flagrant » (parent originaire de Trinidad).

En discutant avec les membres du fond d’entraide mutuel, l’une de leurs premières motivations pour créer le groupe a été de fournir de la nourriture aux personnes dans le besoin. La nation Navajo est de taille similaire à la Belgique et ne compte pourtant que treize épiceries dans son territoire, ce qui fait qu’une partie de celui-ci peut être considéré comme vivant une situation d’apartheid alimentaire. Une majorité de routes est en terre. À la merci des aléas du temps, ces routes deviennent très souvent impraticables. En prévision de l’arrivée de l’automne et de l’hiver, ces conditions sont très préoccupantes pour mes interlocuteurs : aucune livraison ne peut avoir lieu. Comment alors nourrir ces familles ? Ils doivent de toute urgence trouver des solutions durables et sortir de l’urgence alimentaire

Exemple des conditions routières de la réservation. Cette route est cependant à cinq minutes de l’autoroute reliant Gallup et Albuquerque. La livraison de colis alimentaires n’est pas possible dès que les conditions météorologiques sont critiques. Photo prise en juin 2020 par l’auteure.

La pandémie a démontré la vulnérabilité importante des réseaux alimentaires , ainsi que l’importance de l’économie informelle en matière d’alimentation. « Covid a enlevé une bonne partie des emplois à bas salaire pendant un certain temps et nous avons vu à quel point ils étaient importants pour nos économies. À quel point la dame qui vend les burritos était importante, ou les gens qui dirigeaient le stand de viande de mouton, nous avons vu cette économie disparaître. Je pense que la covid a montré aux gens l’importance de ce type de choses. En voyant à quel point leur système alimentaire est vulnérable, de nombreux Diné cherchent à cultiver leur propre nourriture, à la recherche de semences et des conseils des agriculteurs. Ceux-ci ont été, selon leurs propres mots, ‘massivement sollicités’, voyant un accroissement dans les demandes de nourriture et de plantations locales » (Kern Collymore).

Le nombre de décès a également poussé les Diné à se rassembler en tant que communauté, pour restaurer des valeurs traditionnelles comme le K’é, un concept Diné signifiant l’interdépendance. Pour les agriculteurs et les éducateurs, K’é se manifeste en enseignant à leur communauté comment cultiver leur propre nourriture et, ce faisant, à redevenir une communauté. Cela signifie créer un jardin communautaire et aider les familles à cultiver leur propre nourriture afin d’être autosuffisantes : « (…) à travers (la réserve Navajo), j’ai pu voir que covid a vraiment régénéré l’intérêt pour la souveraineté alimentaire… le désir de cultiver sa propre nourriture… parce que les gens se souviennent que la nourriture est un remède et que nous devons devenir plus autonomes et que nous devons manger des aliments meilleurs et plus sains afin d’être en meilleure santé. Et lorsque vous êtes en meilleure santé, vous pouvez mieux lutter contre les maladies. » (Nate Etsitty).

Un jardin communautaire de la réserv

Les réseaux sociaux peuvent être des outils pédagogiques

La distanciation sociale rendant plus difficile les rencontres dans les jardins, les agriculteurs utilisent les réseaux sociaux comme Facebook et Instagram pour diffuser leurs connaissances. Ils filment leurs leçons sur la préparation du sol, la culture des semences et plus encore, puis les publient en ligne. Là, ils peuvent interagir avec leurs abonnés et répondre à leurs questions. Pour Nate Etsitty, « publier des informations en ligne (…) est plus facile à expliquer aux gens. En créant des vidéos ou des publications Instagram, ou bien même en partageant une vidéo You Tube, c’est être utile ».

Cela ne va pas sans difficultés. Si de nombreuses personnes partagent du contenu, et si la majorité d’entre eux appartiennent aux jeunes générations et se consacrent à la préservation de la culture et des connaissances traditionnelles, il est difficile de trouver un bon accès à Internet dans la majorité des réserves autochtones, ce qui est une autre des inégalités structurelles auxquelles elles font face. Qui plus est, certaines personnes ne savent pas comment utiliser ces technologies, ce qui les marginalise.

« Soyez rassasié de k’é ».

Comme l’ont montré ces entretiens, mes interlocuteurs se sont distancés des autorités politiques, du gouvernement tribal local aux élections présidentielles nationales, dans un mouvement de prise de conscience de l’importance de s’organiser en communauté et d’utiliser l’entraide locale. La souveraineté alimentaire et l’utilisation des technologies pour partager ces connaissances sont des outils qui servent à renforcer la cohésion communautaire. La Covid-19, comme d’autres catastrophes auparavant, a révélé les failles déjà existantes dans les structures en place.

Malgré d’énormes pertes, les communautés Diné continuent de montrer leur résilience et l’intérêt pour la souveraineté alimentaire s’est accru. « Il nous aura fallu une pandémie. C’est une ironie cruelle et amusante. Cela m’a vraiment poussé à sortir de ma zone de confort, à aller à la rencontre des gens et à être rassasié de k’é. C’est le mot : « Soyez rassasié de k’é ». (Nate Etsitty)

Gallup, Nouveau Mexique le 6 septembre 2020

Je remercie vivement toutes les personnes ayant participé à cet article. Un remerciement tout particulier à Janene Yazzie, Nate Etsitty, Kern Collymore et Tyrone Thompson.

Eugénie Clément, actuellement coordinatrice du pôle Californie de l’Institut des Amériques (accueilli par UCLA) et doctorante en anthropologie (EHESSUMR Mondes Américains). Les contrats doctoraux fléchés IdA.