États-Unis Géographie

En Arizona, une rentrée universitaire au défi de la Covid-19

Par François-Michel Le Tourneau, géographe, directeur de recherche CNRS à l’UMI iGLOBES.

La rentrée universitaire est un défi majeur pour les stratégies de lutte contre la propagation du SARS-CoV-2. En effet, la nature des campus et de l’enseignement supérieur majoritaire jusqu’à aujourd’hui consiste à rassembler d’importantes quantités de personnes qui vont se brasser dans des lieux fermés comme les amphis, les salles de cours ou encore les restaurants-U. Par ailleurs, comme les personnes jeunes tendent à être souvent asymptomatiques, la dissémination du virus peut se dérouler silencieusement et à grande échelle à partir d’eux, représentant une menace importante dès que les étudiants retournent dans leurs familles ou fréquentent des lieux situés en dehors des campus.

Face à la première phase de l’épidémie, au printemps dernier, la plupart des universités des pays touchés ont précipitamment interrompu les cours en présentiel et opté pour une généralisation de l’enseignement à distance. Si cela a permis de maintenir un lien avec les étudiants et de continuer de les former dans une certaine mesure, on a pu aussi voir toutes les limites d’un tel système, tant du fait des inégalités d’accès aux outils qu’en termes de difficultés pédagogiques.

Pour les universités américaines, la question du retour des étudiants sur leurs campus prend aussi une dimension financière importante. Comme un billet de ce blog l’a déjà souligné, leur équilibre budgétaire a été durement éprouvé par les mesures prises au printemps et par leurs conséquences en cascade. Comme les frais de scolarité très élevés qu’elles demandent aux étudiants reposent en grande partie sur les équipements mis à leur disposition sur le campus et sur l’ambiance universitaire en général (la fameuse campus life experience), ne pas rouvrir signifierait entrer dans une crise majeure, voire, pour les plus fragiles, disparaître.

A l’université d’Arizona (UA) : peu d’étudiants, des masques et des tentes en guise de restaurant universitaire. Une rentrée au ralenti mais une rentrée quand même…

Comment, donc, tenter une réouverture qui concilie l’inconciliable, à savoir la concentration de plusieurs dizaines de milliers d’étudiants sur un campus et les mesures de distanciation qui permettent d’éviter les contaminations ? C’est ce sur quoi a planché durant tout l’été l’équipe mise en place par l’université d’Arizona (UA) pour gérer la crise de la Covid-19. De par son leadership, l’UA semble mieux placée que d’autres pour affronter le problème : son président, Robert Robbins est un médecin, la Arizona University Covid-19 response team est dirigée par Richard Carmona, qui fut Ministre de la Santé de Barack Obama et l’université compte des experts mondiaux des virus pathogènes de l’homme comme Mike Worobey, directeur du Department of Ecology and Evolutionary Biology et spécialiste de la grippe (influenza) et du sida (HIV).

Le plan proposé par cette équipe est désormais en application depuis deux semaines et il a permis le retour de plusieurs milliers d’étudiants sur le campus. Il repose sur plusieurs piliers qui mettent en valeur à la fois la capacité d’adaptation et les moyens immenses des universités américaines.

Utiliser les ressources du campus

Comme la plupart des universités majeures, l’UA dispose d’une filière de médecine avec un hôpital universitaire et de la recherche de pointe dans le domaine médical. Elle possède aussi des compétences avancées dans le domaine de la technologie. Cet ensemble a été mis à profit.

L’UA a ainsi accompagné sa rentrée d’une stratégie très large de tests qui sont réalisés sur place grâce aux capacités du CHU. Plus de 10 000 tests sérologiques rapides (résultat en 1 heure, mais marge d’erreur plus importante que les tests PCR) ont ainsi été réalisés en août auprès des étudiants et du personnel de l’université, permettant l’identification de 372 personnes positives, à qui l’on a demandé de se mettre en isolement volontaire pour 14 jours.

Les capacités de test sont aussi appliquées de manière plus originale : en testant les eaux usées des différents dortoirs, l’administration a ainsi pu détecter un d’entre eux où se trouvaient des personnes porteuses du SARS-Cov-2, mais asymptomatiques, et les isoler après avoir testé tous les habitants du bâtiment. Selon un article récent du New York Times, ce type de test a été adopté par plusieurs dizaines d’universités américaines.

La question du traçage des contacts des cas positifs montre bien aussi le fonctionnement des universités étasuniennes. L’UA a en effet adopté et elle promeut une application de traçage appelée Covid Watch Arizona, dont elle garantit qu’elle respecte la vie privée des utilisateurs tout en permettant d’être informé si on a été à proximité d’une personne ayant déclaré la Covid-19 (et ayant été diagnostiquée). Présentée comme une application plus ou moins « maison », ce logiciel a en fait été développé par une équipe qui s’est formée dès février 2020 autour de Tina White, une alumni (ancienne élève) de l’UA mais désormais doctorante à l’université de Stanford. Le lien qui est mis en valeur est très représentatif de la relation que les universités cherchent à maintenir avec leurs anciens élèves, qui sont souvent (quand ils ont réussi) leurs meilleurs sponsors pour leurs installations ou leurs programmes de recherche.

Tout aussi symptomatique, bien que présentée comme une application développée par le consortium Covid Watch, l’application est bâtie sur un ensemble d’outils développés par Google et Apple dans le cadre de leur initiative commune appelée Google/Apple Exposure Notifications[1]. Comme le souligne encore le New York Times, d’autres universités ont opté pour des solutions différentes, reposant par exemple sur le fait que les étudiants scannent des QR codes afin de signaler les lieux qu’ils ont fréquentés.

Deux masques – aux couleurs de l’UA bien sûr – sont distribués gratuitement par l’université aux étudiants, personnels et professeurs.

De son côté, en plus de l’application Covid Watch, l’UA demande également aux étudiants et au personnel de répondre à un rapide questionnaire de santé avant de se rendre en cours ou au bureau.  Appelé Wildcat Wellcheck (le Wildcat ou lynx est l’emblème de l’université d’Arizona et le surnom donné à ses étudiants), ce test se réalise sur un navigateur web ou par SMS et il vérifie la présence de symptômes évocateurs de la Covid-19. L’objectif est d’identifier de possibles cas mais aussi de bâtir une base de données permettant de mieux comprendre le développement de la maladie.

Enfin, disposant de vastes bâtiments, l’UA a pu créer un dortoir spécial pour accueillir les étudiants qui ont contracté la Covid-19 afin de les isoler du reste du campus le temps qu’ils ne soient plus contagieux. Bien sûr, cet isolement se fait sous surveillance médicale et en cas de développement d’une forme grave, l’hôpital universitaire pourra prendre le relais.

Test, trace, treat : la stratégie est claire et elle repose sur les atouts à la disposition de l’université en termes de capacité d’action et d’infrastructures.

Enseignement adapté, plus grande flexibilité

La tenue des cours sous la forme traditionnelle étant potentiellement une source de contamination, plusieurs modalités sont proposées. Les cours en présentiel sont maintenus pour un certain nombre de classes, mais avec des précautions : la plupart sont transférés dans les amphis les plus grands possibles et des mesures de distance sont prises. En fonction des cours, trois autres options sont proposées. Certains cours donnés en présentiel peuvent être suivi à distance si l’étudiant le préfère (flex in person courses). D’autres cours sont intégralement donnés en ligne, mais ils exigent une connexion simultanée entre les étudiants et l’enseignant (live online). Enfin certains cours sont des e-cours, que les étudiants peuvent suivre à leur convenance. Cette dernière modalité existait déjà mais désormais l’université exige que tout cours en ligne nouvellement créé comporte une part d’interaction directe entre enseignants et étudiants. Il s’agit d’honorer la promesse faite aux étudiants selon laquelle le présentiel reste au cœur de l’expérience de formation.

« S’éloigner de deux mètres nous rapproche de la fin de la Covid » et « en attendant que le cours commence » autocollants promouvant les gestes barrière et utilisant les mascottes de l’UA (qui promeut systématiquement des annonces en espagnol à destination de sa communauté hispanique)

Un plan de réouverture graduée (staged reentry plan) définit la proportion de chacune de ces modalités. Au stade 1, seuls les cours considérés « essentiels » et une partie des enseignements en plein air sont donnés en présentiel. Si la définition de ce qui est essentiel est laissée à chacun des départements, la liste indicative comprend : « les séances de TP en laboratoire, les classes en studio ou d’arts scéniques, les cours de médecine (humaine et vétérinaire) et de pharmacie et des cours spécialisés auprès de tout petits groupes. »  Au stade 2, plus de cours de moins de 30 étudiants seront repris en présentiel, alors que le stade 3 représente essentiellement le retour à la normale. A l’heure actuelle, la présidence a décidé de maintenir l’université au stade 1 pour les deux premières semaines de cours, repoussant le passage au stade 2 jusqu’à nouvel ordre. En termes d’effectifs, le stade 1 devrait limiter la présence sur le campus à 5 000 étudiants, le stade 2 à 14 000 et le stade 3 un retour aux effectifs habituels de 30 à 35 000.

La flexibilité offerte sur les cours est aussi étendue au logement sur le campus. L’UA, comme la plupart des universités américaines, exige des étudiants de première année qu’ils logent dans les dortoirs du campus et elle déploie d’importants efforts pour maintenir cette « clientèle » tout au long de leurs études car les revenus des loyers sont une source importante de financement pour le campus. Pour l’année universitaire qui s’ouvre, les étudiants peuvent donc soit s’installer sur le campus pour toute l’année universitaire, comme d’habitude, soit prendre une chambre mais repousser leur emménagement à plus tard, soit encore ne pas prendre de chambre et en demander une plus tard dans l’année. La flexibilité trouve cependant là ses limites puisque dans les deux premières options les étudiants sont redevables du loyer de l’ensemble de l’année, même s’ils n’utilisent pas la chambre les premiers mois. Dans le dernier, ils ne seront servis que s’il reste des chambres disponibles et, au cas où ils décideraient de ne pas se loger sur le campus de tout le semestre, ils auront perdu leurs frais de dossier et l’avance de loyer demandée à l’inscription…

L’UA se trouve en concurrence sur la question du logement avec les résidences universitaires privées suréquipées qui se multiplient autour du campus et avec les maisons des fraternités (frat houses) dont l’attrait est fort. Ces options, qui échappent au contrôle de l’université, posent régulièrement des problèmes de conduite (soirées trop arrosées et leurs conséquences). Dans le contexte actuel, elles posent en plus la question du contrôle de l’épidémie car les règles de distanciation et la limitation des regroupements, sans parler du port du masque, y sont bien moins respectés.

Enfin, toujours au chapitre de l’usage des infrastructures, les vastes espaces du campus et le climat chaud et sec de l’Arizona ont permis de monter de vastes barnums qui servent d’alternative aux restaurants universitaires – la climatisation en moins.

Conclusion : l’enjeu du retour à la normale…

Être capable de revenir le plus rapidement possible à la normale est un enjeu majeur pour l’UA comme pour l’ensemble des campus universitaires des USA. Le plan présenté essaye de concilier une certaine flexibilité avec le fait de donner aux étudiants le sentiment qu’ils entrent dans une « vraie » année universitaire, que l’on peut aussi traduire moins poétiquement par « qu’ils en aient pour leur argent » – tout en leur donnant aussi un sentiment de sécurité sur le campus. Pour cela, les mesures sanitaires et celles concernant les enseignements ou le logement sont complétées par d’autres relevant des fameux « gestes barrière » : port du masque obligatoire sur le campus, désinfection des locaux plus fréquente, incitation à se laver les mains…

L’enjeu du retour des étudiants sur le campus est, comme on l’a dit, financier. Pour l’UA, ce sont près de 600 millions de dollars qui sont payés chaque année en frais de scolarité, représentant un tiers du budget total. A l’opposé, les activités de recherche sont considérées comme moins dépendantes de leur présence on campus. Les équipes sont toujours placées en télétravail et fonctionnent à distance, les conseils de laboratoires se tiennent par zoom, de même que les séminaires hebdomadaires, etc. La réouverture des laboratoires, hors personnels et manipulations essentiels, est liée à la disponibilité d’un vaccin. Il faudra voir dans les prochains mois dans quelle mesure ces dispositions dégradent ou non la production scientifique. Au crédit de cette politique, on pourra remarquer que la démographie générale des chercheurs en fait un groupe plus « à risque » que les étudiants. On peut aussi y voir un calcul un peu cynique sur le fait que l’argent rapporté par la recherche rentrera de toute manière, la plupart des réponses aux appels d’offres pouvant être rédigées en télétravail.

Cette fresque murale d’inspiration mexicaine qui orne l’entrée du stade de l’UA prend ironiquement une signification particulière pour le championnat 2020…

Quoiqu’il en soit et même si les chiffres divulgués à la rentrée semblent ne montrer qu’une légère érosion des inscriptions à l’UA (et une augmentation des inscriptions au programme d’enseignement à distance), le fait d’avoir retenu son public principal ne permettra sans doute pas beaucoup plus que « sauver les meubles » en termes financiers. Des activités particulièrement lucratives, comme les sports universitaires, ont vu leur calendrier 2020-2021 chamboulé ou reporté[2], ce qui risque d’entraîner de lourdes pertes sur les droits TV, le merchandising et toutes les recettes annexes (65 millions de pertes au total pour le seul football américain). Cela touche même le recrutement. L’une des stars du college football qui devait réaliser la saison avec l’UA a ainsi décidé de changer pour une université qui maintenait le championnat d’automne… Il est probable que l’UA comme nombre d’universités américaines doive encore naviguer pour de nombreux mois dans un environnement sanitaire et financier délicat avant de pouvoir relever la tête. La communauté universitaire en ressent déjà les effets : une grande partie du personnel et des professeurs a vu une réduction temporaire de salaire de 5 % à 20 % en fonction de leur tranche de revenus.

La période actuelle représente donc une sorte de test de résistance pour le système universitaire américain. Il permet de démontrer la capacité des universités à innover et à exploiter leurs atouts en termes d’infrastructure, de technologie et de moyens, mais il démontre aussi la fragilité de leur modèle financier et leur dépendance envers les frais de scolarité et les sources de financement extra-universitaires.

Tucson, 3 septembre 2020   

François-Michel Le Tourneau est géographe, directeur de recherche au CNRS affecté à l’UMI iGLOBES.


[1] Dans ce cadre, les deux entreprises ont mis en place une API (un ensemble d’outils que les développeurs peuvent utiliser dans leurs propres applications) permettant un traçage anonyme des contacts.

[2] Pour le moment la conférence Pacifique (PAC 12), à laquelle participe l’UA a repoussé le championnat, alors que les autres conférences, notamment celle de la côte Atlantique, essayent de maintenir leur calendrier.

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