États-Unis Science politique

Théories conspirationnistes et Covid-19 dans l’Amérique de Donald Trump

Par Elisa Chelle, professeure de science politique à l’Université Paris Nanterre et chercheuse affiliée à Sciences Po Paris (LIEPP).

Les théories du complot s’enracinent toutes dans une même croyance : un petit groupe de personnes contrôlerait secrètement les décisions politiques ou les événements, cela au détriment du plus grand nombre. Depuis la crise de la Covid-19, ces théories, on n’en sera pas surpris, sont sollicitées sans vergogne aux États-Unis, où le « style paranoïaque » (Richard Hofstadter) infuse depuis longtemps la vie politique.

Bienvenue en terre du complot

Pendant la guerre froide, des associations conservatrices et anti-communistes telles que la John Birch Society, nourrissaient les plus sombres craintes d’un nouvel ordre mondial « fomenté » par l’Organisation des nations unies (ONU), ou celles des pires traîtrises du président Nixon suscitées par ses « contacts » avec le pouvoir chinois. L’effondrement des Twin Towers le 11 septembre 2001 n’aura pas manqué de nourrir de nouveaux scénarios : depuis la vérification de prévisions de Nostradamus à l’action de soucoupes volantes, en passant par le complot des Illuminati. Tout un bric-à-brac « explicatif » auquel les questions de santé publique ne sont pas restées étrangères, même si elles sont moins visibles de ce côté-ci de l’Atlantique. En témoignent les folles rumeurs sur la fluoration de l’eau potable, les vaccins « inutiles », ou les émissions « tueuses » des téléphones portables.

Source : Mike McKenzie Flickr CC

De ce point de vue, l’année 2020 restera dans l’histoire. Elle a marqué la rencontre de deux facteurs « conspiratiogènes » particulièrement dévastateurs : la présidence de Donald Trump, dont l’affinité avec la droite radicale et la complaisance envers les théories du complot ne font plus secret (voir notamment le soutien que lui manifeste la mouvance QAnon), et l’avènement d’une épidémie mondiale de coronavirus, qui a, à ce jour, causé plus de 200 000 morts aux États-Unis. La récente nouvelle de la contamination de Donald Trump viendra sans doute encore catalyser cet imaginaire prolifique.

Beaucoup de théories et beaucoup d’adhérents

Il était donc attendu que des théories conspirationnistes fleurissent autour de la COVID-19. Le virus ? Il aura été tour à tour inoffensif, planifié (par le gouvernement), inoculé (par la 5G qui est une technologie chinoise). Il aurait été tout à la fois l’arme d’une guerre biologique, une arnaque des industries pharmaceutiques (pour vendre des vaccins), quand il ne prit pas simplement les traits d’une fausse nouvelle (fake news). Selon une étude du très sérieux Pew Research Center, 71 % des Américains ont entendu parler d’une théorie du complot pour rendre compte de la COVID-19, et 25 % prêtent à ces théories une part de vérité.

Qui sont ces Américains qui accordent du crédit à ces rumeurs complotistes ? Il est intéressant de relever que parmi eux, le niveau d’éducation reste le critère le plus discriminant. Si 5 % de la population générale tiennent ces théories pour « intégralement vraies », ils sont 12 % chez les personnes qui détiennent au plus le brevet des collèges. Notons au passage que seuls 47 % des diplômés de niveau doctorat considèrent ces théories « entièrement fausses », et 31% « probablement fausses ». Le gradient partisan joue, lui, dans une moindre mesure. Les complotistes sont plutôt du côté du Parti républicain : 34% des Républicains accordent du crédit aux théories du complot contre 18% chez ceux qui se disent Démocrates.

Une scientificité en trompe-l’œil

C’est que les théories du complot autour de la COVID-19 présentent cette particularité de ne pas prendre des tournures fantaisistes ou ésotériques. Leurs arguments sont revêtus des habits de la science.

Le court film « Plandemic » (contraction pour pandémie planifiée) a donné une tournure pseudo-scientifique à certaines de ces allégations. Il a comptabilisé 8 millions de vues, avant d’être banni des principaux réseaux sociaux. Ce film est centré sur l’interview de Judy Mikovits, une docteure en biochimie spécialiste de virologie, présentée comme une lanceuse d’alerte victime de l’establishment (par ailleurs licenciée de son institut de recherche pour travaux douteux, ce que la vidéo ne rappelle pas). Le discours se veut objectif et sérieux. Il est, çà et là, ponctué d’énormités sur les composants curatifs du sable et de la mer (justifiant la non-fermeture des plages) ou sur l’auto-contamination induite par le port du masque. Mais, dans l’ensemble, c’est une vidéo qui joue sur les codes du documentaire scientifique. Mais pour les détourner.

Quelque chose en eux de conspirationniste

Comment comprendre cette propension à élaborer des théories du complot ? Le politiste Richard Hofstadter avait formulé l’idée que le « style paranoïaque » de la droite radicale aux États-Unis était le fait de classes sociales se percevant comme déclassées[1]. D’autres auteurs ont mis en avant les théories complotistes comme part intégrante de la « culture américaine ». Les œuvres de fiction, la télévision, les jeux vidéos ou encore les pléthoriques espaces de discussion sur Internet ne feraient que traduire et nourrir cet imaginaire national[2], un imaginaire dans lequel fiction et réalité s’épaulent pour conquérir la liberté ou éclairer le monde. La culture populaire rencontrerait la culture nationale pour convaincre de ce trait d’évidence : les Américains auraient tous quelque chose en eux de conspirationniste.

Pourtant, qu’une épidémie de grande ampleur suscite des croyances irrationnelles n’est pas un fait singulier. Difficile de l’attribuer aux seules agitations de la droite radicale aux États-Unis. La rhétorique conspirationniste selon laquelle « rien n’arrive par accident », « les apparences sont trompeuses », et « tout est lié » a un avantage pratique : elle donne un semblant d’explication à une calamité apparemment inexplicable[3].

Faut-il cependant oublier que cette pandémie a un facteur causal : la transmission d’un virus de la chauve-souris à l’homme sur des marchés d’animaux vivants en Chine. Mais de cela il n’en est presque jamais question dans les théories du complot liées à la COVID-19. L’atmosphère crépusculaire de ce début de XXIe siècle marginalise le souci d’analyse. L’idée d’effondrement est plus séduisante : surtout quand elle prend les allures du vraisemblable et s’énonce dans des termes pseudo-savants.

Paris le 9 octobre 2020  

Elisa Chelle est professeure de science politique à l’Université Paris Nanterre et chercheuse affiliée à Sciences Po Paris (LIEPP). Spécialiste des politiques sociales et des politiques de santé aux États-Unis, elle est l’auteure de Gouverner les pauvres. Politiques sociales et administration du mérite (PUR, 2012) et de Comprendre la politique de santé aux États-Unis (Hygée, 2019).


[1] Richard Hofstadter, Le style paranoïaque : théories du complot et droite radicale en Amérique, Paris, Bourin, 2012.

[2] Mark Fenster, Conspiracy Theories: Secrecy and Power in American Culture, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2008, 2e éd.

[3] Michael Barkun, A Culture of Conspiracy: Apocalyptic Visions in Contemporary America, Berkeley, University of California Press, 2013, 2e éd.

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