Amérique latine Archéologie

Amazonie, une histoire sans geste barrière

Par Stephen Rostain, archéologue directeur de recherche au CNRS, au laboratoire « Archéologie des Amériques » à Paris. Il travaille depuis 35 ans en Amazonie, surtout en Guyane et en Équateur, où il a organisé plusieurs projets interdisciplinaires et internationaux, notamment à travers une approche d’écologie historique.

Que se serait-il passé si la Covid-19 s’était développée en forêt amazonienne il y a 1000 ans ? C’est une question légitime que pourrait se poser un archéologue. En effet, à l’instar de ses cousines africaines ou asiatiques, la forêt tropicale humide d’Amazonie est potentiellement tout autant un berceau des virus inconnus qui ne demandent qu’à éclore pour mieux se répandre sur l’ensemble de la planète. Tous les écosystèmes transformés par les humains sont sujets à l’apparition de maladies nouvelles. L’incroyable diversité de formes de vie dans les terres tropicales ajoute un degré de risque accru de voir surgir des grands bois sud-américains des zoonoses surprenantes, c’est-à-dire des infections d’origine animale. Les agents porteurs de ces cadeaux empoisonnés sont également variés, entre les voraces chauves-souris vampires mordant silencieusement leur proie la nuit, les gibiers vertébrés convoités pour leur chair délicieuse ou même l’adoption d’un mignon petit animal, comme un singe ou un perroquet, éventuellement porteur d’un germe fatal.

Confinés dans les confins

On est en droit de supposer que les premiers habitants de la sylve ont connu des épidémies zoonotiques depuis leur arrivée il y a quelques 13 000 ans. L’observation attentive de la dispersion et de l’évolution de ce type de maladie a alors dû les orienter vers des cures efficaces. Les Amérindiens sont passés maîtres dans l’usage des plantes et autres ingrédients pour préparer des pharmacopées. Leur très longue occupation des basses terres a fourni le loisir de développer une science remarquable de l’environnement. Encore aujourd’hui, les pharmacologues occidentaux découvrent régulièrement des remèdes mis au point par les populations locales, sans en comprendre à chaque fois les principes actifs utiles tant ils sont complexes et délicatement élaborés. Avec près de 40 000 espèces de plantes endémiques, l’Amazonie a constitué un laboratoire de luxe à ciel ouvert pour les savants amérindiens. Et, tout est bon dans les végétaux pour composer une recette guérisseuse : fleur, fruit, feuille, tige, racine, écorce, sève, mousse et pampre…

Par la pratique de la cueillette et de la gestion des champs, les femmes sont souvent les meilleures connaisseuses des plantes (photographie Stéphen Rostain).

Qu’auraient-ils faits face à une contagion inédite ? Vraisemblablement la même chose que ce qu’ils ont fait aujourd’hui face à la Covid-19. À voir le mal se propager comme une traînée de poudre d’un individu à un autre, ils auraient conclu que les relations entre communautés, habituellement si chères à leur équilibre social, constituaient dans cette situation un danger mortel. Pour stopper la transmission, ils se seraient reclus et auraient fermement condamné l’accès à leur village pour interdire à tout étranger d’y pénétrer. C’est ce qu’ont fait de nombreuses ethnies actuelles de la région face au SARS-CoV-2 et à la Covid-19. Par exemple, les Kichwa et les Chicham Aents d’Équateur ont opté pour cette solution radicale en obturant avec de gros troncs les pistes d’entrée de leurs villages, près à en découdre avec quiconque tenterait de forcer les barrages. En somme, ils ont penché pour le confinement comme première protection contre l’infection, tout comme la plupart des pays du globe.

Toutefois, voyant que cela n’était pas suffisant et qu’il fallait également soigner les malades présents, ils auraient réfléchi à créer des pharmacopées adaptées. En l’absence de médicaments occidentaux efficaces, c’est ce qu’ont choisi les Amérindiens de 2020. Des débats entre chamanes, des enquêtes sur les symptômes, des essais de composition de médecines et des tests sur les patients auraient été conduits. Différents modes d’application auraient été essayés, par infusion ou fumigation, en extrayant magiquement le mal ou en lançant des incantations avérées.

Avant de se retrouver sur la pente fatale, les Amérindiens auraient probablement fait appel aux esprits et autres êtres de l’au-delà pour prendre conseil et apprendre des recettes de potions. Bref, Ils auraient fait ce qu’ils savaient être efficace : éviter la contagion, expérimenter des remèdes, consulter le plus d’humains et de non-humains possibles. En quelque sorte, ils auraient interagi avec les entités invisibles et le milieu environnant d’où était parti le danger viral pour apaiser la discorde avec la nature et retrouver une interaction apaisée.

Tous les chemins mènent à l’Amazone

Comment une telle épidémie aurait pu se propager ? En prenant la route, tout simplement.

Il faut savoir que, contrairement à une image d’Épinal tenace, la pirogue n’est pas forcément le moyen de circulation préféré des Amérindiens, beaucoup d’entre eux étant même de piètres navigateurs. Non, les habitants de la forêt sont surtout des marcheurs hors-pair. Sans cesse en mouvement, ils cheminent à pas rapide d’un lieu à l’autre. D’ailleurs, l’Amazonie est striée de milliers de sentiers densément fréquentés, qu’aucune frontière géo-politique n’arrête. Encore un cliché qui tombe, celui de l’impénétrable sous-bois qu’il faut macheter sans relâche pour se frayer un couloir végétal au milieu de ronces et autres plantes urticantes. Les Amérindiens ont mis en place un réseau viaire soigneusement planifié, allant de l’étroit layon sinueux jusqu’à la large route parfaitement tracée et nettoyée (c’était le cas par exemple dans le Xingu).

Si les Amérindiens des aires inter-fluviales n’étaient pas forcément de bons navigateurs, ils étaient en revanche d’excellents marcheurs sillonnant leur forêt sur de grandes distances (Crevaux 1877-1879).

Ces pistes connectent principalement des villages et remplissent de multiples usages. Elles permettent en premier lieu de voyager et rejoindre d’autres implantations. Il est en effet étonnant de voir à quel point les Amérindiens sédentaires adoptent parfois un mode de vie nomade. N’importe quelle raison justifie partir en pérégrination : chasse, collecte de produits spécifiques, visite de parents ou d’amis, troc, cérémonie, bataille, alliance, etc. Rien n’est moins incertain qu’un rendez-vous chez quelqu’un car il y a de fortes chances que la personne soit en vadrouille.

Autrefois, cette toile de circulation était encore plus développée, notamment pour échanger des objets et des produits dont seuls certains avaient le secret ou la spécialité. Des artères étaient réservées à des fonctions précises. Par exemple, au xviiie siècle, les Wayana de la haute Guyane avaient organisé leur pays de manière militaire. Ils avaient construit une large route de deux cents kilomètres de longueur, coupant du nord au sud la ligne de partage des eaux, pour contrôler la circulation dans leur territoire. Tous les dix kilomètres, était implanté un village palissadé, muni de tours de guet gardées par des sentinelles. De cette façon, à la moindre alerte, on pouvait rassembler rapidement une troupe grâce à la route et affronter toute attaque extérieure.

Routes larges et chemins sinueux irradient depuis un village annulaire amérindien du haut Xingu au Brésil (D. R.).

De nos jours, en Amazonie du sud-ouest, les villages annulaires sont composés de grandes maisons collectives disposées en cercle autour d’une immense place cérémonielle. De ces implantations irradient plusieurs pistes de dimensions et usages variés. Des sentes tortueuses servent pour les activités quotidiennes tandis que de très grandes voies parfaitement rectilignes et pouvant atteindre quarante mètres de largeur sont vouées à des déplacements rituels.

Troc, troc, troc

Cette frénésie routière était plus forte encore avant l’arrivée des Européens. En tout cas, c’est ce que suggèrent clairement les données archéologiques. Un peu partout, les chercheurs ont mis en évidence les traces d’un lacis de routes soigneusement construites. Ce sont les voies surélevées traversant les savanes inondables des Llanos de Mojos en Bolivie ou celles du Venezuela. Dans d’autres cas, les allées sont creusées. Les plus impressionnantes sont celles de la vallée de l’Upano, en Équateur, datées d’au moins deux mille ans. Elles peuvent atteindre dix mètres de largeur pour trois de profondeur et courent sur des kilomètres pour relier d’importants établissements constitués de tertres artificiels. Très récemment, les archéologues Sanna Saunaluoma et Eduardo Neves ont mis au jour dans l’État d’Acre au Brésil des sites annulaires de monticules, datés de 1300-1600 de notre ère, d’où partaient de larges routes vers toutes les directions pour rejoindre des villages similaires.

La vallée de l’Upano, en Amazonie équatorienne, est parcourue d’innombrables chemins précolombiens creusés qui connectent des sites archéologiques à architecture de terre (photographie Stéphen Rostain).

Le monde précolombien se développait ainsi dans une mouvance perpétuelle où l’on troquait souvent et beaucoup. Les sociétés étaient bien plus perméables que l’on imagine en général. Les mariages inter-ethniques et l’intégration ou la fusion de différents groupes participaient de ce dynamisme. C’est ainsi qu’étaient facilement adoptés de nouveaux traits et des particularismes exogènes.

Cette interaction permanente a pu favoriser les disséminations de maladies infectieuses. Une zoonose aurait profité de ces contacts. Il est probable que l’apparition de ce type de contagion aurait terrifié les habitants. Leur première réaction aurait sûrement été de fermer leurs routes pour se mettre en isolation volontaire et de confectionner un traitement. Si ces mesures avaient été inefficaces, ils auraient certainement fui leurs terres pour trouver une terre sans mal.

Le vide sans la Covid

Mais ! J’y pense, les Amérindiens ont bien vécu tous ces symptômes il y a cinq cents ans, non pas avec une zoonose tropicale, mais des maladies bien de chez nous pour lesquelles ils n’avaient pas d’anticorps. Le cataclysme épidémiologique, ils l’ont déjà subi lors de l’arrivée des Européens. Le chef shuar Tzamarenda déclarait ainsi en mars 2020 en Équateur que « les pandémies nous ont déjà frappés – comme la grippe, la rougeole et la varicelle – tuant des millions de personnes en Amérique latine ». La conquête européenne du début du xvie siècle déclencha une bombe épidémiologique qui provoqua un chaos considérable dans le monde amérindien. La chute démographique des premières années fut effroyable et on estime que 85 à 90 % des populations amazoniennes succombèrent aux maladies importées.

Les Amérindiens ont bien identifié d’où venaient les nouveaux maux qui les accablaient et leur lien avec les objets de troc qu’ils obtenaient des Européens. Dans le cas des Yanomami, Bruce Albert souligne qu’ils attribuaient certaines épidémies à la « fumée du métal », l’odeur de graisse antirouille des nouvelles machettes pour lesquels ils entraient en contact avec des étrangers au risque de se contaminer. Respirer un air empoisonné par les exhalaisons de l’autre et devoir choisir accepter le péril de la maladie pour accéder à la consommation d’objets, voilà une situation d’une étrange actualité.

Aucun geste barrière, ni distanciation sociale, avec les conquistadors dans cette très paternaliste et idéalisée poignée de main d’une image d’un manuel scolaire des années 1940 (D. R.)

Aujourd’hui, les Amazoniens revivent ce cauchemar avec, par manque d’attention des autorités nationales, un taux de mortalité deux fois supérieur à celui du reste du Brésil. Sensibles aux maladies pulmonaires, les Amérindiens ont vite été touchés par la maladie, leur rappelant les heures les plus sombres de leur histoire avec les occidentaux au moment du premier contact. En plus, la Covid-19 a eu un effet collatéral pervers car les communautés affaiblies ne sont plus en mesure de résister aux exactions des suppôts des grands groupes miniers et des lobbys de l’agro-alimentaire. Le non-respect de la limite des territoires indigènes est devenu encore plus tragique avec la pandémie. Pourtant, les désastres, les Amérindiens connaissent car, comme le soulignait le chef Ailton Krenak au Brésil, cela fait cinq cents ans qu’ils gèrent l’apocalypse.

Pendant ce temps, l’Amazonie brûle éhontément, jetant l’ombre d’une menace climatique sur l’humanité et annonçant l’éventualité d’engendrer de nouvelles pandémies.

Paris, le 16 décembre 2020

Stéphen Rostain est archéologue directeur de recherche au CNRS, au laboratoire « Archéologie des Amériques » à Paris. Il travaille depuis 35 ans en Amazonie, surtout en Guyane et en Équateur, où il a organisé plusieurs projets interdisciplinaires et internationaux, notamment à travers une approche d’écologie historique. Il a récemment reçu le prix du grand livre d’archéologie 2020 pour son ouvrage Amazonie, l’archéologie au féminin.

Références

  • Gibb Rory, David W. Redding, Kai Qing Chin, Christl A. Donnelly, Tim M. Blackburn, Tim Newbold & Kate Elizabeth Jones, 2020 « Zoonotic host diversity increases in human-dominated ecosystems » Nature, 584 : 398-402.
  • Heckenberger Michael J., Afukaka Kuikuro, Urissapá Tabata Kuikuro,  J. Christian Russell, Morgan Schmidt, Carlos Fausto & Bruna Franchetto, 2003 « Amazonia 1492: Pristine Forest or Cultural Parkland? » Science, 301 : 1710-1714.
  • Rostain Stéphen, 2017, Amazonie. Les 12 travaux des civilisations précolombiennes, Belin, Paris.
  • Rostain Stéphen, 2020, Amazonie, l’archéologie au féminin, Belin, Paris.
  • Saunaluoma Sanna, Justin Moat, Francisco Pugliese & Eduardo G. Neves, 2020, « Patterned Villagescapes and Road Networks in Ancient Southwestern Amazonia » Latin American Antiquity, 31(4) : 1-15.