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Carnaval et COVID à La Nouvelle-Orléans : une année blanche ?

Par Aurélie Godet, maîtresse de conférences en études nord-américaines à l’Université de Paris. Elle rédige actuellement une histoire de La Nouvelle-Orléans sous l’angle de la fête

Alors que mardi gras vient d’ordinaire couronner une longue et intense saison carnavalesque à La Nouvelle-Orléans, l’annulation des défilés (décidée le 17 novembre 2020) et la fermeture des bars et de certaines rues parmi les plus passantes (annoncée le 7 février 2021) laissent présager une ambiance beaucoup moins festive demain (16 février).

Défilé de l’organisation Krewe d’Etat, 21 février 2020 (Sergey Galyonkin, source Wikicommons)

La préoccupation principale de la municipalité est de ne pas voir se répéter le scénario de mars 2020, lorsque des milliers de touristes étaient repartis de La Nouvelle-Orléans en toussant ou en se plaignant d’une étrange perte de goût et d’odorat. La presse nationale avait rapidement identifié le carnaval comme un « superpropagateur » (information confirmée depuis par différentes études épidémiologiques) et s’était interrogée sur les raisons de son maintien en dépit de signaux alarmants.

Il s’agit également d’éviter d’alourdir encore le tribut payé localement : 700 victimes pour la seule paroisse d’Orleans, parmi lesquelles de nombreuses figures de la culture festive et musicale locale comme Ronald Lewis, directeur du House of Dance and Feathers Museum, Sylvester Francis, directeur du Backstreet Cultural Museum, Ellis Marsalis, pianiste et patriarche d’une des grandes familles musicales néo-orléanaises et plusieurs membres du Zulu Social Aid & Pleasure Club. 

Défilé du Zulu Social Aid & Pleasure Club, 5 mars 2019 (Aurélie Godet)

Anticipant (et, le plus souvent, encourageant) les mesures prises par la maire LaToya Cantrell, les organisations de carnaval (krewes) ont, depuis plusieurs mois déjà, réfléchi à de nouvelles formes festives compatibles avec les règles sanitaires recommandées nationalement. C’est ainsi que l’année 2021 pourrait bien donner naissance à une nouvelle tradition carnavalesque : la transformation des maisons en chars par les particuliers eux-mêmes (avec, parfois, l’aide d’artistes locaux). Le résultat, tour à tour satirique, nostalgique ou poétique, s’offre depuis le 6 janvier aux résidents et aux touristes qui empruntent les grandes artères de la ville, mais aussi sur les réseaux sociaux (@House Float, #housefloat) ou dans des livres imprimés à la hâte et dont les bénéfices seront partiellement reversés aux acteurs du secteur culturel, particulièrement sinistré. Le modèle fait même des émules au-delà de la Louisiane, puisque sur la carte des « house floats » publiée sur le site du Krewe of House Floats figurent les villes aussi diverses que Portland, Buffalo, Cincinnati, Anchorage, Londres, Perth et Abu Dhabi.

« House float » sur l’avenue St. Charles, où circulent d’ordinaire les chars de carnaval (Infrogmation of New Orleans via Wikimedia Commons)

Parallèlement, le Krewe of Red Beans s’est reconverti dans la philanthropie, utilisant des fonds levés auprès d’acteurs économiques locaux et de fondations pour apporter une aide alimentaire précieuse aux personnels soignants (Feed the Front Line NOLA) et aux acteurs de la culture festive locale (Feed the Second Line), avant de subventionner le travail d’artistes de carnaval (Hire a Mardi Gras Artist) et de sauver certains bars menacés de fermeture définitive (NOLA Bean Coin).

Défilé du Krewe of Red Beans, 4 mars 2019 (Aurélie Godet). La plupart des haricots rouges ont ici été peints en noir et blanc et appliqués sur une veste au pistolet à colle.

D’autres acteurs majeurs du paysage festif local, comme Barry Kern, directeur du parc d’attraction Blaine Kern’s Mardi Gras World et John Georges, propriétaire des sites d’information Nola.com et The Advocate.com, ont quant à eux promu un carnaval virtuel (Mardi Gras For Y’All), fait de concerts, de reportages, d’entretiens et d’images d’archives, dont le contenu a été distillé en trois parties les 12, 13 et 14 février derniers. L’initiative, largement soutenue par la mairie de La Nouvelle-Orléans, le secteur du tourisme et les capitaines des plus grandes organisations de carnaval, avait surtout pour objectif de soigner l’image de marque de la ville aux États-Unis et à l’étranger.

L’énergie déployée à faire vivre la forme « carnaval » ainsi que les organisations carnavalesques dans un contexte si difficile est impressionnante, et confirme l’imbrication étroite qui existe entre fête et identité civique à La Nouvelle-Orléans. En 1857, déjà, Jesse Milton Emerson notait que :

« Amusements form a leading feature of life in New Orleans, and, perhaps, are as much overdone there as they are neglected or undervalued in New Haven, and in most New England towns. […] There is visible in the population a sort of reckless gayety, and a passion for amusement, and a disregard of death, quite surprising to a cautious man ».

Jesse Milton Emerson, « Up the Mississippi », Emerson’s Magazine and Putnam’s Monthly 5 : 40, octobre 1857, pp. 433–56, 443.

(Les amusements constituent l’une des caractéristiques les plus remarquables de la vie à La Nouvelle-Orléans et on s’y adonne avec autant d’excès qu’on les néglige ou les sous-estime à New Haven et dans d’autres villes de Nouvelle-Angleterre. […] La population y fait preuve d’une sorte de gaieté imprudente, d’une passion pour l’amusement et d’un mépris pour la mort qui ne lassent pas de surprendre l’homme prudent.)

Pour beaucoup, elle apporte la preuve définitive que le carnaval ne meurt jamais vraiment (ainsi que le rappelaient récemment Emily Perkins et Katherine Dunn de la Historic New Orleans Collection, il a survécu à quatorze annulations entre 1857 et 2021), que « les mauvaises années inspirent de grands carnavals »[1] et que La Nouvelle-Orléans, ville si fragile à maints égards, n’est pas encore à terre (ou submergée). Ce discours de résilience, largement relayé par les médias, rappellera à beaucoup celui qui avait cours en 2006 après le passage de l’ouragan Katrina

En 1919, l’annulation des défilés de carnaval pour cause de pandémie de grippe espagnole n’avait pas empêché les habitants de La Nouvelle-Orléans de se déguiser et de déambuler dans les rues de la ville (John T. Mendes, Historic New Orleans Collection).

Ce débordement de créativité confirme également une tendance amorcée au début des années 1990s : après des décennies de croissance exponentielle via les « super-krewes », de commercialisation et de « touristification » à tout va, certains habitants ont exprimé le désir de revenir à un carnaval plus « humain », plus participatif, plus satirique aussi, et surtout centré sur les différents quartiers de la ville (Marigny, Bywater, Gentilly, Ninth Ward, New Orleans East, Carrollton) plutôt que sur l’avenue St. Charles[2].

Si, donc, l’édition 2021 du carnaval de La Nouvelle-Orléans ne mérite guère l’épithète d’« atone », elle n’en suscite pas moins nombre de questionnements au sein des diverses organisations festives locales :

  • Comment honorer la tradition sans pour autant nier la gravité de la situation ou perdre de vue les inégalités criantes révélées et aggravées par l’épidémie et les confinements successifs ?
  • Le succès des « house floats » ne pointe-il pas du doigt la nécessité de revenir à un carnaval plus local, moins dirigé vers les touristes (« une fête que le peuple se donne à lui-même », disait Goethe) et aussi plus écologique (ce dernier critère étant de plus en plus mis en avant par les organisations festives) ?
  • Où se situe l’équilibre entre protection sanitaire et besoins économiques des travailleurs culturels ?
  • N’est-il pas temps de diversifier l’économie locale, après des décennies de consolidation des seules industries touristique et pétrolière ?
  • Les initiatives locales, aussi créatives et efficaces soient-elles, peuvent-elle remplacer un système de santé digne de ce nom ?

Si ces questions se posent bien entendu ailleurs (ce dont témoignent le nombre croissant de colloques et de publications sur le thème de la fête en temps de crise[3]), elles se posent avec une acuité particulière à La Nouvelle-Orléans, où la fête est depuis longtemps un révélateur et un observatoire des relations sociales. Il faudra donc suivre de près les décisions qui seront prises dans les années à venir afin de reconnaître les signes d’une éventuelle « décroissance festive » de la ville et d’une transformation plus globale de l’économie locale.

Paris, le 15 février 2021

Aurélie Godet est maîtresse de conférences en études nord-américaines à l’Université de Paris. Elle rédige actuellement une histoire de La Nouvelle-Orléans sous l’angle de la fête, provisoirement intitulée Festive City : The Politics of Play in New Orleans from the Colonial Era to the Present. Elle a bénéficié à deux reprises du programme Fulbright pour effectuer des entretiens et des recherches en archives aux États-Unis (en 2008-2009 à Washington, DC ; en 2018-2019 à La Nouvelle-Orléans). Depuis 2019, elle co-dirige une revue internationale d’études sur les pratiques festives, le Journal of Festive Studies, dont le deuxième numéro (intitulé « The Politics of Carnival ») est sorti en décembre 2020. Elle a publié « ‘Resilient City’ ? The Double Face of the 2006 Mardi Gras Celebrations », E-Rea 14 : 1 (2016), disponible en ligne.


[1] Christopher Benfey, Degas in New Orleans, Berkeley, University of California Press, 1999, p. 173.

[2] Lire à ce sujet Robin Roberts, Leslie A. Wade et Frank de Caro, Downtown Carnival : New Carnival Practices in Post-Katrina New Orleans, Jackson, University of Mississippi Press, 2019.

[3] Citons notamment le colloque à venir de l’université Charles de Prague, « Ritualising in Corona Times » (19-20 juin 2021) et l’article d’Emmanuelle Lallement, « From Bal Masques to Masked Balls: Festivity in the Era of Social Distancing », Journal of Festive Studies 2 (2020), pp. 32-40. Traduit et adapté du français : « Au bal masqué ? Comment la distanciation sociale réaffirme la nécessité de la fête », AOC, 1er juin 2020.