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Covid-19 au Brésil : initiatives innovantes de la société civile et politiques publiques

Patrícia Laczynski est professeure de politiques publiques à l’Instituto das Cidades, Campus Zona Leste da Universidade Federal de São Paulo (Unifesp)

Eduardo de Lima Caldas est professeur de politiques publiques à l’Escola de Artes, Ciências e Humanidades da Universidade de São Paulo (USP)

Livia Kalil est coordinatrice du Pôle Brésil de l’Institut des Amériques et doctorante à l’Université Sorbonne Nouvelle Paris 3 (IHEAL/CREDA) et à l’Université de São Paulo (USP).

(English version)

La crise sanitaire que connait le Brésil en raison de la pandémie de Covid-19 a entraîné de nombreuses actions au niveau local, mais aussi une myriade d’initiatives de la société civile. Leur impact sur les régions les plus vulnérables socialement et leurs conséquences potentielles dans la redéfinition des politiques publiques doivent être examinées.

São Paulo est un bon exemple de cette émergence d’initiatives en l’absence de réaction des pouvoirs publics dans certains quartiers. Elle est, on le sait, une ville caractérisée par d’abyssales inégalités de revenu, qui se reflètent dans une géographie marquée par des barrières de genre ou de race. La ségrégation y est visible et géographiquement parlante, avec un centre plus blanc et plus riche et des périphéries, plus pauvres et plus noires, dans lesquelles l’accès aux services et équipements publics est difficile ou inexistant.

Selon une étude du Réseau Nossa São Paulo[1], le quartier de Jardim Ângela dans la zone sud, où 60 % des habitants se déclarent noirs ou métis, a enregistré un nombre de décès par Covid-19 cinq fois plus élevé que le quartier de Alto de Pinheiros dans la zone ouest, où près de 90 % des personnes se déclarent blanches. Illustrant le même phénomène, le taux de mortalité est quatre fois plus élevé dans le quartier de Grajaú, dans la zone sud, où 57% des habitants se déclarent noirs ou métis, que dans le quartier de Moema, également dans la zone sud, où presque 94 % de la population se déclare blanche[2]. Les écarts entre ces quartiers peuvent aussi s’exprimer au travers du salaire mensuel moyen des personnes ayant un emploi formel. Il est de R$ 1.889,36 à Jardim Ângela, contre R$ 4.285,11 à Alto de Pinheiros. A Grajaú, ce montant est de R$ 1.852,28, alors qu’à Moema la moyenne est de R$ 3,277,85. Si l’on compare le premier et le dernier de la liste, on va de R$ 10 079,98 à Campo Belo, quartier de la zone sud de la ville, et de 1 287,32 R$ – presque 8 fois moins – à Engenheiro Marsilac, quartier localisé à l’extrême sud[3].

Inégalités de revenus et décès dus à la Covid-19 à São Paulo

La population vivant dans les quartiers périphériques n’a pas d’installations sanitaires de base et vit entassée dans de petites maisons, souvent d’une seule pièce, et n’a guère accès aux équipements de santé. C’est aussi avant tout dans ces périphéries que vivent les femmes de ménage, les gardiens d’immeuble, les chauffeurs d’application, les livreurs et les travailleurs informels, qui ne peuvent pas arrêter leurs activités et qui doivent utiliser les transports, soit pour se déplacer, soit pour vendre leurs marchandises.

Pourtant, les décideurs et gestionnaires publics ne semblent pas considérer ces inégalités, puisque jusqu’à présent aucune action basée sur la réalité et les besoins des périphéries n’a été proposée.

Par exemple, sur le plan sanitaire, la mairie de São Paulo a créé deux hôpitaux de campagne pour prendre en charge les patients atteints de coronavirus dans des situations de complexité faible et moyenne. Les deux sont localisés dans des régions centrales de la métropole (un dans le stade du Pacaembu, l’autre à l’Anhembi). Le troisième hôpital de campagne est géré par le gouvernement de l’État et fonctionne au gymnase de l’Ibirapuera. Aucun de ces équipements n’a été installé dans les périphéries alors que ce sont elles qui sont les plus touchées par la maladie.

Si, les pouvoirs publics continuent à patiner, les populations concernées ont montré des formes de solidarité qui font réfléchir à la possibilité de repenser les politiques publiques des territoires afin de faire face à des réalités adverses, et pas seulement en temps de crise. D’innombrables initiatives ont vu le jour, par lesquelles les habitants se sont organisés. En plus de concevoir une collecte de fonds, ils ont également récolté de la nourriture et des articles de première nécessité (produits d’hygiène personnelle, gel hydroalcoolique, savon, denrées non-périssables) afin de constituer des paniers et les distribuer aux individus les plus vulnérables face au confinement.

Dans la Zone Est de la ville, une grande mobilisation a été menée pour exiger des gouvernants la construction d’un hôpital de campagne. L’initiative est née en avril d’une réunion virtuelle promue par le Forum culturel de la zone Est, avec la participation de neuf collectifs culturels et d’enseignants du Centre d’études périphériques, du Campus Unifesp Zone Est. Les collectifs situés dans des quartiers tels que São Mateus, Itaquera, Cidade Tiradentes, Ermelino Matarazzo, São Miguel ont échangé des informations sur les différentes initiatives qu’ils mènent dans leurs localités. À la fin de la réunion, un pacte a été conclu entre les participants, selon lequel il était nécessaire de demander la constitution d’un hôpital de campagne dans la région. Grâce à des dépliants, des vidéos et plusieurs autres actions de communication, la campagne s’est développée et a reçu le soutien de différents mouvements sociaux, et même de certains parlementaires. Pour autant, jusqu’à présent, aucun projet n’a été mis en place par les autorités.

Dans la partie sud de São Paulo, à Paraisópolis, un quartier de plus de 100 000 habitants, l’organisation G10 Favelas[4] a mis en place une véritable stratégie de guerre pour faire face à la pandémie et au confinement dans un contexte de grande pauvreté. Des comités de quartier ont été organisés pour dresser la carte de la communauté et identifier des leaders bénévoles. Chaque dirigeant, également appelé « président de rue », est responsable de la gestion de 50 maisons. Leurs tâches comprennent la sensibilisation des résidents à la nécessité du confinement, l’acheminement des dons, la réception d’informations sur tout cas de Covid-19.

En outre, comme le SAMU n’intervient pas à l’intérieur de la favela, trois ambulances ont été louées et mises à la disposition des résidents 24 heures sur 24. L’équipe de ce service est composée de deux médecins, quatre infirmières et deux sauveteurs, engagés et payés par l’association du quartier. Une autre action est la formation aux premiers secours des habitants de la communauté/ Ils effectuent les premiers gestes en cas d’urgence lorsque l’ambulance tarde à arriver. Pour les cas de contamination qui ne sont pas graves, deux écoles publiques, totalement rénovées, ont été adaptées pour servir de centre d’accueil. Actuellement, plus de 500 personnes y séjournent.

La prévention est également au rendez-vous. Dans le cadre du programme Costurando Sonhos Brasil, les couturières des favelas produisent des masques qui sont distribués aux habitants des communautés.

Les Favelas du G10 ont en outre stimulé le commerce local en encourageant l’achat chez les supérettes et magasins de quartier. Par ailleurs, des marmitas[5] et des paniers alimentaires de base sont produits et achetés sur place même (55 000 marmitas et 19 000 paniers de base ont été produits jusqu’en juin). Les premières font partie du programme Mãos de Maria (Mains de Marie), qui a rendu possible la production quotidienne de près de 10 000 marmitas achetées dans les restaurants locaux et distribués gratuitement.

Si le Brésil apparaît désorienté par un gouvernement dépassé par une pandémie qu’il a trop longtemps nié, la société civile semble néanmoins capable de s’y organiser pour pallier les défaillances des pouvoirs publiques. Ces initiatives peuvent devenir une source d’inspiration pour la redéfinition des politiques publiques lorsque la situation sera revenue à plus de normalité.

Patrícia Laczynski est professeure de politiques publiques à l’Instituto das Cidades, Campus Zona Leste da Universidade Federal de São Paulo (Unifesp)

Eduardo de Lima Caldas est professeur de politiques publiques à l’Escola de Artes, Ciências e Humanidades da Universidade de São Paulo (USP)

Livia Kalil est coordinatrice du Pôle Brésil de l’Institut des Amériques et doctorante à l’Université Sorbonne Nouvelle Paris 3 (IHEAL/CREDA) et à l’Université de São Paulo (USP).


[1]  « Le réseau Nossa São Paulo (RNSP) est une organisation de la société civile dont la mission est de mobiliser les différents segments de la société afin de construire et de s’engager dans un programme et un ensemble d’objectifs, en partenariat avec des institutions publiques et privées, pour articuler et promouvoir des actions, visant à une ville de São Paulo juste, démocratique et durable. Elle est non partisane et ses actions sont guidées par la lutte contre les inégalités, la promotion des droits de l’homme, la participation et le contrôle social, ainsi que la transparence et le respect de l’environnement ». Pour plus d’information consulter leur site web: https://www.nossasaopaulo.org.br.

[2] Edição extraordinária do mapa da Desigualdade indica CEP como fator de risco na pandemia, Rede Nossa São Paulo, Juin 2020. Disponible sur https://www.nossasaopaulo.org.br/2020/06/24/edicao-extraordinaria-do-mapa-da-desigualdade-indica-o-endereco-como-fator-de-risco-na-pan/.

[3] Données retirée de l’étude Mapa da Desigualdade, réalisée par le réseau Nossa São Paulo, publié en 2017 à partir de données de 2015 retirées du RAIS du ministère du Travail et élaborées par le DIEESE et disponible sur https://nossasaopaulo.org.br/portal/mapa_2017_completo.pdf et https://www.redesocialdecidades.org.br/br/SP/sao-paulo/regiao/+alto-de-pinheiros/remuneracao-media-do-emprego-formal.

[4] Le G10 des Favelas est un bloc de dirigeants et d’entrepreneurs des favelas qui, comme les pays riches (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni) du G7, ont uni leurs forces pour le développement économique et le protagonisme des communautés, visant le développement économique et social de ces zones urbaines » (http://www.g10favelas.org/). L’initiative a été menée par Gilson Rodrigues, président de l’Union des résidents de Paraisópolis, communauté de la ville de São Paulo.

[5] Repas emballé à être directement consommé. Normalement est composé de riz, haricots rouges en sauce, une protéine animale et parfois, des légumes.

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