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L’accès à l’eau, faiblesse du Brésil face à la Covid-19

Livia Kalil actuellement coordinatrice du Pôle Brésil de l’Institut des Amériques (accueilli par USP), et doctorante en Science Politique (Université Sorbonne Nouvelle) et l’Université de Sao Paulo (USP). Les contrats doctoraux fléchés IdA

Guilherme Checco doctorant à l’Université de São Paulo et coordinateur de projets au Instituto Democracia e Sustentabilidade (IDS).

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Le Brésil, 9e économie mondiale, s’est doté en 1988, lors du retour à la démocratie et de l’adoption de la nouvelle constitution, d’un système de santé unifié, universel et gratuit (Sistema Único de Saúde – SUS). Mais malgré cela, le pays fait face aujourd’hui à un ensemble de difficultés liées au combat contre la Covid-19. Une grande partie des difficultés vient des fluctuations du gouvernement fédéral face à la maladie et à l’absence de coordination politique entre les échelons fédéral, fédéré et local. Une autre, des problèmes d’accès aux sources d’approvisionnement, que ce soit pour les tests ou toutes les autres fournitures médicales (masques, blouses, etc.). Mais en plus de ces difficultés auxquelles sont confrontés tous les pays développés, le Brésil doit affronter un autre problème structurel important : l’insécurité hydrique, c’est à dire le manque d’accès aux services fondamentaux d’eau potable et d’assainissement, aujourd’hui reconnus comme faisant partie des Droits de l’homme.

En effet, au-delà du confinement, se laver les mains avec de l’eau et du savon est l’une des mesures de protection de base pour éviter la contamination par le coronavirus. Mais comment la mettre en œuvre quand 35 millions de Brésiliens (14,3 % de la population) n’ont aucun accès à l’eau potable (SNIS, 2018[1]) ?

#praCegoVer Infográfico da situação do abastecimento de água no Brasil
Accès à l’eau courante au Brésil (source IBGE). Au niveau national 14,3 % de la population n’a pas accès au réseau général, et la situation est très inégale entre les régions.

L’assainissement, c’est-à-dire le système des égouts, est une autre facette du problème. Même si les études sont encore en cours pour vérifier le potentiel de contamination du virus par les eaux usées, notamment par le biais des fèces et autres rejets humains, des recherches récentes réalisées en Chine et à Singapour, indiquent que les effluents liquides, ou les eaux usées peuvent être une voie de transmission du Sars-CoV-2. Ici encore, le Brésil présente une réalité cruelle avec plus de 100 millions de personnes (environ 47% de la population) ayant un accès précaire, voir aucun accès à l’assainissement (SNIS, 2018). En conséquence, la partie la plus vulnérable de la population, celle qui n’a pas accès à une infrastructure sanitaire adéquate, pourrait se trouver plus en risque d’être infectée.

Du point de vue de la santé publique, surtout en cette période de surcharge du système hospitalier, le manque d’assainissement au Brésil produit également des impacts très importants. En 2018 par exemple, près de 233 000 hospitalisations ont été dues à des maladies dites d’origine hydrique —provoquées par des microorganismes présents dans des eaux contaminées ou non traitées, comme les maladies gastro-intestinales, la leptospirose, l’hépatite A ou encore la bilharziose — (DATASUS, 2018).

Le Brésil est par ailleurs une fédération, organisée en trois niveaux de gouvernement, l’Union, les États et le District fédéral, et les municipalités. Dans ce système, la santé publique et les services d’accès à l’eau et d’assainissement sont des compétences principalement partagées entre les deux derniers niveaux, le gouvernement fédéral ayant plutôt un rôle de coordination, notamment par l’élaboration de plans nationaux d’orientation, comme le plan national d’assainissement (PLANSAB, dont le premier a été adopté en 2013 suite aux dispositions de la loi nº 11.445 de 2007 instituant les directives nationales d’assainissement). Les services eux-mêmes sont gérés par des entreprises publiques, dont environ 70% appartiennent aux États et 25 % aux municipalités (PLANSAB, 2014). Or l’arène décisionnelle divisée entre les intérêts des États et ceux des municipalités rend difficile le consensus sur des points cruciaux pour l’expansion du secteur. Ces facteurs ont joué lors de la crise d’approvisionnement en eau que l’État São Paulo a affronté de 2014 à 2016. Si la cause première de la crise était liée à des sécheresses récurrentes, le manque de coordination entre les agences et les retards dans les investissements qui en découlaient l’ont amplifiée.

Or, dans l’ensemble brésilien, la pandémie touche à nouveau principalement ce territoire. L’État de São Paulo totalise plus de 2 000 décès (40,3 % du total brésilien) au 29 avril. La majeure partie de ces décès sont localisés dans la municipalité de São Paulo, la plus grande agglomération urbaine d’Amérique latine. Sur place, les habitants sont appelés depuis le 24 mars à respecter le confinement mis en place par le gouverneur de l’État, João Doria et le maire de la capitale Bruno Covas. Or, en 2018, près de 120 000 habitants n’avaient aucun accès à l’eau courante à leur domicile et près de 460 000 n’avaient pas accès à l’assainissement public. Et São Paulo est une des villes les mieux placées dans de domaine. On imagine la difficulté de la situation dans les autres…  

Egout à ciel ouvert dans un quartier défavorisé au Brésil (source Wikicommons)

D’après le secrétariat municipal de santé de la ville de São Paulo, c’est loin du centre-ville que les cas confirmés et les décès sont les plus nombreux. A la date du 27  avril, sur les 1 825 décès survenus dans la ville, au moins 81 se trouvaient dans le district de Brasilândia, dans la zone nord, 77 dans le district de Sapopemba, dans la zone est, suivis par São Mateus (58) et Cidade Tiradentes (51), tous deux aussi dans la zone est. Or le nord et l’est de la ville concentrent les quartiers les moins favorisés.

C’est également dans ces quartiers que des problèmes d’approvisionnement d’eau sont rapportés par la population, bien que la Sabesp (compagnie responsable du le traitement et de la distribution de l’eau dans l’Etat de São Paulo) affirme que ce n’est pas le cas. Dans le but de réduire les difficultés des familles les plus précaires, le gouvernement paulista a suspendu le paiement des factures d’eau pour les familles déjà inscrites dans le tarif social, et ce jusqu’à nouvel ordre.

Confronté à un scénario de forte insécurité hydrique, le Brésil savait déjà qu’il n’atteindrait pas les différents objectifs d’universalisation de l’accès à l’eau et de l’assainissement qu’il s’était fixés : Objectif de développement durable (ODD) 6 pour 2030[2] et objectif national établi dans le Plan pour 2033. Malgré les plans, en effet, la sécurité hydrique n’apparaît pas comme une priorité dans les politiques publiques poursuivies depuis plusieurs années. Si les effets à long terme se font sentir depuis longtemps, ces difficultés structurelles sont encore plus visibles aujourd’hui car elles entravent la lutte contre la Covid-19, mettant encore plus en danger la partie la plus défavorisée de sa population.

São Paulo, le 29 avril 2020

Livia Kalil actuellement coordinatrice du Pôle Brésil de l’Institut des Amériques et doctorante en Science Politique à l’université Sorbonne Nouvelle-Paris 3 (IHEAL, CREDA UMR 7227), en cotutelle avec le Programme de Sciences Environnementales (PROCAM) de l’Université de Sao Paulo (USP). Les contrats doctoraux fléchés IdA

Guilherme Checco est doctorant en Changement social et participation politique à l’Escola de Artes, Ciências e Humanidades de l’Université de São Paulo (EACH/USP) et Maître en Sciences environnementales de l’Instituto de Energia e Ambiente (IEE/USP). Il est chercheur et coordinateur de projets au Instituto Democracia e Sustentabilidade (IDS).


[1] Sistema Nacional de Informações sobre Saneamento – SNIS 2018. Dans http://www.snis.gov.br. (consulté le 28 avril 2019)

[2] Selon l’ONU, les objectifs de développement durable sont un appel à l’action de tous les pays – pauvres, riches et à revenu intermédiaire – afin de promouvoir la prospérité tout en protégeant la planète. L’objectif 6 est le suivant: « Garantir l’accès de tous à des services d’alimentation en eau et d’assainissement gérés de façon durable ». Disponible dans https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/water-and-sanitation/.

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