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Covid-19 au Brésil : aggravants, scénarios et risques

Hervé Théry, Directeur de recherche émérite au CNRS (UMR CREDA) et professeur à l’Universidade de São Paulo (USP-PPGH).

L’épidémie de Covid-19 se répand actuellement sur tout le continent américain après avoir atteint l’Europe. Le nombre actuel de cas connus est déjà préoccupant et l’on peut craindre que le pire soit à venir. Au Brésil il se monte déjà à 45 757 cas confirmés et 2 906 décès au 22 avril selon les sources officielles (tableau 1). Ces chiffres sont probablement sous-estimés car une très grande partie de la population vit dans l’informalité et ne fréquente le système de santé qu’en dernier recours, le plus souvent dans des établissements qui sont eux-mêmes mal équipés pour faire face à la crise. Une grande partie des cas et des décès peut donc passer « sous le radar » des statistiques officielles. Mais dans la mesure où les facteurs de contagion et la mortalité due au SARS-CoV-2 sont fortement influencés par des caractéristiques socio-démographiques pour lesquelles on possède des données plus solides, il est possible de combler ce manque, notamment en recourant à la cartographie pour estimer les facteurs susceptibles d’aggraver la contagion par le Covid-19

NomCas confirmésDécès
São Paulo15 9141 134
Rio de Janeiro5 552490
Ceará3 910233
Pernambuco3 298282
Amazonas2 479207
Bahia1 64450
Maranhão1 60466
Espírito Santo1 31334
Minas Gerais1 28347
Pará1 19543
Santa Catarina1 09137
Paraná1 06357
Distrito Federal94625
Rio Grande do Sul92327
Rio Grande do Norte64629
Tableau 1 Cas confirmés et décès enregistrés dans les principaux États au 22 avril 2020
Source : https://covid.saude.gov.br/

Une anamorphose est une carte où les territoires sont déformés en fonction d’une caractéristique statistique. La figure 1 utilise ce procédé pour représenter les États brésiliens en fonction de leur population, donnant une image du territoire dans laquelle la région du Sudeste et celle du Nordeste prédominent largement (à l’inverse de la répartition géographique en fonction de la surface où c’est l’Amazonie qui domine). Cette carte sert ici à présenter le nombre de cas confirmés et de décès. Elle fait apparaître trois zones critiques, le Nordeste, le Sudeste (principalement Rio de Janeiro et São Paulo) et l’État d’Amazonas. Les deux premières sont aussi les régions les plus peuplées, il y a donc une certaine logique à ce qu’elles soient les plus touchées. La forte contamination dans l’État d’Amazonas, en particulier à Manaus, est peut-être lié à la présence de la zone franche où sont implantées de nombreuses entreprises asiatiques, les allers-retours de leurs expatriés ont pu importer le virus

Figure 1 Cas connus et décès enregistrés au 22 avril 2020

La figure 2 cherche des ressemblances avec d’autres anamorphoses, ce qui permet de proposer des pistes d’explication ou des relations de cause à effet – qui devront être ensuite confirmées par une analyse systématique. On voit qu’il existe une très forte parenté entre l’anamorphose basée sur les décès et celle de la répartition des protestants pentecôtistes (appelés au Brésil evangélicos). Une autre similitude, un peu moins nette globalement mais très forte dans la région du Nordeste, se dégage entre la carte de la répartition des très pauvres (gagnant moins de ½ salaire minimum).

Figure 2 Quatre anamorphoses

La troisième carte confirme cette différenciation, très tranchée. La couleur de fond attribuée à chaque État est graduée (du jaune clair au brun foncé) en fonction de la proportion des personnes qui gagnent moins d’un demi-salaire minimu, c’est-à-dire moins de 80 Euros par mois : c’est bien dans le Nordeste que cette proportion est la plus forte.

Les taille des cercles portés sur chaque État indique le nombre de personnes ayant déclaré au dernier recensement (en 2010) être de religion evangélica (protestants pentecôtistes) et la couleur du cercle, graduée du jaune clair au vert sombre, leur proportion dans la population : c’est dans le Sudeste, et en particulier à São Paulo, qu’ils sont les plus nombreux, mais c’est en Amazonie que leur proportion est la plus élevée, ce qui expliquer les taux élevés dans cette région peu peuplée, notamment l’État d’Amazonas.

Figure 3 Facteurs d’aggravation

L’analyse cartographique semble donc proposer la conclusion suivante : en dehors du foyer de l’Amazonas, probablement expliqué par les relations économiques avec l’Asie, deux facteurs semblent se corréler fortement à la distribution des cas et des décès au Brésil, d’un côté les conditions sociales et la pauvreté, d’un autre l’importance des églises évangéliques.

On comprend bien comment la pauvreté est un élément d’aggravation de la crise, d’autant que ce facteur joue dans la plupart des pays, tant en Amérique latine qu’en Amérique du Nord. Mais pourquoi une forte proportion d’evangélicos serait-elle un facteur d’aggravation de la contagion ? Parce que beaucoup d’entre eux nient la gravité de l’épidémie, continuent à tenir leurs cultes en pensant que la protection divine suffira pour leur éviter de tomber malades. Ils sont incités en cela par le président de la République, lui-même évangélique et victime d’une sorte de « complexe du miraculé », qui ne cesse de minimiser la pandémie et ses victimes laissant entendre que « Dieu reconnaîtra les siens ».

C’est pour le moins imprudent si l’on en croit les scénarios établis spécifiquement pour le Brésil par l’étude de l’Imperial College, même s’il faut évidemment les prendre avec prudence, comme toute projection.

ScénarioRestrictionsCible et effetsNombre de personnes infectéesNombre de décès
1Intenses et précocesToute la population, interactions réduites de 75% dès 60 décès par jour11,5 millions44 200
2Intenses et tardivesToute la population, interactions réduites de 75% dès 480 décès par jour49,5 millions206 100
3Modérées, intenses seulement pour les personnes âgéesRéduction des interactions de 41% pour la population de moins de 70 ans et de 60% pour les plus de 70 ans (moyenne 42,2%)113 millions471 700
4ModéréesRéduction des interactions de de 41%143 millions576 000
5AucuneAucune mesure de confinement182,8 millions1 100 000
Tableau 2 Les scénarios de l’Imperial College
Source: The global impact of Covid-19 and strategies for mitigation and suppression, Walker P.G.T. et al., Imperial College Covid-19 Response Team. Cité par Jean-Yves Carfantan, « Le Président joue à la roulette russe », Blog Brésil : politique, économie, société, https://www.istoebresil.org/

La gestion de la crise pandémique au Brésil est tout sauf une démonstration d’unité politique. Le président de la République et les gouverneurs des États ont de graves désaccords sur la conduite à tenir et en particulier sur l’opportunité et la durée du confinement. Devant cette incurie, beaucoup de Brésiliens (de toute manière habitués depuis des années à ne pas trop compter sur les services publics) ont décidé d’agir par eux-mêmes. C’est notamment le cas des habitants de la favela Santa Marta, qui ont pris en main la désinfection de leur quartier et publié l’appel suivant: (https://wikifavelas.com.br/index.php?title=Sanitiza%C3%A7%C3%A3o_do_Santa_Marta):

« Nous avons eu l’idée de faire nous-mêmes le processus d’assainissement de la favela ! Nous avons obtenu les premiers dons et avons déjà commencé volontairement à réaliser, avec l’équipement de sécurité approprié, cette action préventive pour désinfecter les rues, ruelles, ruelles et funiculaire du morne Santa Marta ».

Figure 4  Les habitants des favelas se débrouillent seuls (Source Wikipedia)

Les habitants ont donc décidé de désinfecter eux-mêmes les chemins par où passent les travailleurs qui doivent quitter leur domicile pour subvenir aux besoins de leur famille, au jour le jour. Bel exemple, qui mérite d’être soutenu, et preuve qu’au Brésil, comme dans une grande partie des Amériques, la crise actuelle révèle l’importance des populations « invisibles » en situation normale.

Ivry, le 24 avril 2020

Hervé Théry, Directeur de recherche émérite au CNRS (UMR CREDA) et professeur à l’Universidade de São Paulo (USP-PPGH). Géographe, il étudie depuis 1974 les disparités et les dynamiques du territoire brésilien en utilisant à la fois la cartographie thématique et de nombreux travaux de terrain. Il a été membre du Conseil scientifique de l’IdA.

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