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Le double choc de la Covid-19 sur une petite communauté d’Amazonie brésilienne

François-Michel Le Tourneau, géographe, directeur de recherche au CNRS affecté à l’UMI iGLOBES.

(English version)

Si Manaus, située au centre de l’Amazonie, a été l’une des villes du Brésil touchées les plus précocement par le coronavirus, le petit état d’Amapá, frontalier de la Guyane française, vit aujourd’hui une situation sanitaire des plus difficiles. Les chiffres en rendent partiellement compte, puisque pour une population d’environ 750 000 habitants, on compte déjà plus de 6 000 cas avérés et 160 décès, ce qui porte le taux de mortalité sur place à plus de 2,5 fois la moyenne brésilienne –encore loin toutefois de la France ou de l’Espagne. Mais les chiffres ne montrent qu’une partie de la réalité car les cas dénombrés sont ceux qui sont identifiés et testés. Comme partout, ils ne sont que la pointe émergée de l’iceberg.

Localisation du village de São Francisco et de la réserve de développement durable de l’Iratapuru (Image Google Earth)

La Covid-19 dans un village amazonien

Dans ces confins amazoniens du Brésil que représente l’Amapá, on peut observer non seulement les conséquences de la précarité du système de santé – on s’y attendait, mais aussi à quel point les soubresauts de l’économie mondiale peuvent affecter jusqu’à ceux qui vivent plus ou moins isolés au milieu de la forêt amazonienne. Pour en avoir une idée, j’ai demandé des nouvelles à mes amis de São Francisco do Iratapuru, une communauté située dans une « réserve de développement durable » (RDS) de 806 000 hectares, dont les habitants vivent principalement de la collecte de la noix du Brésil.

Le village se situe à environ 50 km à vol d’oiseau du bourg de Laranjal do Jari, et il faut 3 heures pour y parvenir en alternant un trajet en pirogue et une longue route en camion ou en 4×4, peu praticable en saison des pluies. Depuis une dizaine d’années je suis le parcours de cette communauté qui est emblématique des efforts des populations traditionnelles amazoniennes pour maintenir leur mode de vie – et la forêt – tout en améliorant leurs conditions de vie[1]. Dans le cas de l’Iratapuru, un partenariat avec l’entreprise de cosmétiques Natura permet à la coopérative locale de proposer de meilleurs prix aux castanheiros pour leurs noix depuis presque une quinzaine d’années.

« Nous avons presque tous été malades. Quatre personnes ont eu des difficultés respiratoires graves et ont été évacuées à l’hôpital. Même moi j’ai eu de la fièvre, et j’ai perdu l’odorat. Ça revient petit à petit. » m’écrit E., un des patrons qui organise les opérations de collecte sur les zones dévolues à sa famille. D’après son récit, une bonne partie des 100-150 habitants a été atteinte. Comme d’autres personnes me le souligneront, la distanciation sociale est presque impossible dans un village si petit où tout le monde vit tout à côté du voisin et où tout se gère en communauté. Pour beaucoup,  la maladie a ressemblé à une forte grippe. Quelques cas seulement ont évolué vers des formes graves . Maintenant qu’ils sont traités en ville, les autorités envisagent d’envoyer un groupe sur place pour un état des lieux. Un peu tard sans doute, puisque la contamination a déjà touché la plupart des habitants.

ATUALIZAÇÃO – Comitê Municipal de Prevenção e Enfrentamento ao novo Coronavírus (COVID-19) de Laranjal do Jari atualiza…

Publiée par Prefeitura de Laranjal do Jari sur Lundi 25 mai 2020
Bulletin de situation sur l’épidémie de la ville de Laranjal do Jari du 25 mai.

Un état fortement touché

Cette dissémination rapide et à grande échelle dans les communautés rurales semble avoir été générale dans la région. « Ce qui manque surtout c’est de l’information. Les gens ne savent pas alors ils se contaminent et ils attendent trop longtemps pour venir. Quand ils arrivent, les cas sont déjà graves… » c’est ainsi que la sœur de E., agent de santé en ville me décrit la situation.  Selon elle, les choses sont encore sous contrôle à Laranjal do Jari. Les patients sont triés dans les dispensaires et seuls les cas avérés qui le nécessitent vont vers l’unité COVID de l’hôpital, qui dispose de 6 lits. Tous pleins. « On peut encore faire face, mais si la vague monte encore, ce sera plus dur. ». La situation est cependant très sérieuse. Avec 28 décès dus à la Covid-19 pour une population de 39 000 habitants, le taux de mortalité atteint celui des régions du monde les plus touchées. Et certains craignent que l’on ne soit qu’au début de l’épidémie.

A Macapá, la capitale de l’Amapá, où se concentre la plus grande partie de la population, on est aussi en plein dans le dur. Le gouvernement local vient de nouer un contrat avec une ONG spécialisée dans l’assistance sanitaire pour qu’elle gère une unité spécialement dédiée à la maladie. Selon lui, faire ainsi permet plus d’agilité car les ONG ne sont pas soumises à des normes de dépense publique aussi rigides que les services publics. De fait, ce service d’appoint semble en passe de commencer à fonctionner. Mais c’est aussi un risque. En avril, la police fédérale a déjà lancé une opération pour démanteler un schéma de surfacturation de matériel hospitalier. Ce ne serait pas une première au Brésil, et encore moins en Amapá. Le chantier de l’aéroport de Macapá a déjà donné bien du travail à la police et aux contrôleurs du Tribunal des comptes de l’Union…

Ce que l’Amapá donne à voir dans l’affrontement de la pandémie est une assez bonne photo du Brésil d’aujourd’hui. D’un côté il existe des structures. Il y a des hôpitaux, de la compétence, des personnes qui s’impliquent, des moyens technologiques. Il y a des respirateurs – pas assez ; des tests – pas assez non plus. On peut monter des hôpitaux de campagne dédiés au virus. Et d’un autre côté il y a aussi de la désorganisation et de l’improvisation avec les moyens du bord, pas assez d’argent ou de moyens techniques, des hommes politiques dont le discours n’est pas en prise avec la réalité , de la corruption… Le Brésil apparaît entre deux mondes, pas si éloigné de ce « premier monde » occidental dont il rêve, mais encore bien loin pourtant d’offrir à l’ensemble de sa population, notamment les zones les plus reculées, des conditions sanitaires satisfaisantes.

Une crise aussi pour l’économie de la forêt

Mais la crise de la Covid-19 ne se déroule pas uniquement dans les hôpitaux et c’est un deuxième choc que l’Amapá va endurer, de la capitale jusqu’aux communautés isolées en forêt comme São Francisco. En principe le mois de mars devait y marquer le début de la saison de la récolte de la noix du Brésil, un des produits phares de ce qu’on appelle au Brésil « l’extractivisme », c’est à dire la collecte non-destructrice de produits de la forêt. Bien que le Brésil ait cédé il y a longtemps à la Bolivie la place de premier producteur mondial du produit qui porte son nom, la noix est une ressource importante pour de nombreuses communautés traditionnelles et elle a joui ces dernières années d’une faveur sur les marchés qui a permis à son cours de s’apprécier fortement. Environ 35 000 tonnes sont collectées chaque année en Amazonie brésilienne pour une valeur tournant autour de 100 millions de reais. En 2016, l’hectolitre de noix du Brésil était payé jusqu’à 200 reais aux collecteurs (= 4R$ par kilo).

La collecte de la noix du Brésil dans l’Iratapuru implique des expéditions en forêt

Ceux-ci la récoltent autour de leurs villages ou bien montent des expéditions dans des zones de forêt naturelles car, jusqu’ici, le noyer du Brésil n’est pas cultivé en plantation. Pour certains, la promotion de ce type de produit pourrait être une clé pour sauver la forêt amazonienne, puisque l’activité n’est possible que si la couverture forestière demeure intacte et car elle permet à des communautés d’en tirer un revenu. Reste à ce que le prix payé soit juste et récompense aussi les services environnementaux rendus par les castanheiros. C’est pour cela que, dans le cadre de sa politique de partenariat avec les communautés traditionnelles amazoniennes, la Natura achète le produit à un prix bonifié.

Cueillies au sein de la forêt, ces noix sont reliées à une chaîne d’approvisionnement de l’industrie cosmétique et donc à l’économie mondiale.

La saison s’annonçait belle. Les noyers ont beaucoup donné cette année. Mais la pandémie a tout gâché. Devant l’effondrement de la demande et la fermeture de ses magasins partout dans le monde, l’entreprise Natura a finalement diminué des deux tiers la quantité d’huile de noix du Brésil qu’elle prévoyait d’acheter à la communauté. Le manque à gagner est énorme. D’autres acheteurs le compenseront-ils en achetant au moins au prix du marché ? « Tu penses que non ! Personne n’achète rien ! » me répond E. quand je lui pose la question. « Nous avons même renoncé à récolter dans plusieurs de nos zones de collecte. Si le prix avait été d’au moins 150 R$ par hectolitre, on y aurait été. Mais il y a tant de noix sur le marché que si on t’en offre 100 R$ tu es content. Alors ce n’est pas possible. On ne va pas travailler à perte… ».

La Natura utilise aussi l’image des Castanheiros pour sa promotion. Les paysages et les personnes représentées dans cette vidéo font partie de la communauté de São Francisco et de la RDS Iratapuru

Le bout de chaîne de la mondialisation…

Ces difficultés sont le lot de très nombreux entrepreneurs à l’heure actuelle. Mais on ne s’attendrait pas à ce qu’elles se présentent de la même manière pour Airbus et pour une communauté traditionnelle en forêt amazonienne. Pour les habitants de l’Iratapuru aussi, la mondialisation est devenue une réalité et ils font aujourd’hui partie d’une « supply chain » de l’industrie mondiale des cosmétiques. Un ralentissement des ventes à Paris ou à New York les impacte directement et instantanément. Eux aussi doivent arbitrer entre leur coût de production et le prix de vente et renoncer à leurs expéditions de collecte si le rapport n’est pas favorable.

São Francisco do Iratapuru a donc subi un double choc du fait de la pandémie. Les habitants ont senti dans leur chair la morsure du virus, et ils ont perdu la saison qui représente le pic de leur activité économique et de leurs revenus. Ils survivront à l’un et à l’autre, mais dans les deux cas il faudra du temps pour revenir à ce que les choses étaient il y a encore à peine deux mois. De quoi méditer sur la fragilité des « solutions de marché » qui prétendent sauver l’Amazonie par la simple promotion économique de produits traditionnels ?

Paris, le 27 mai 2020

François-Michel Le Tourneau est directeur de recherche au CNRS affecté à l’UMI iGLOBES (CNRS/ENS/University of Arizona). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’Amazonie brésilienne, en particulier Amazonie : histoire, géographie, environnement (éditions du CNRS), prix Sophie Barluet 2019 et Le Jari géohistoire d’un grand fleuve amazonien. Il travaille entre autres sur l’orpaillage illégal en Guyane française (#VidéoAvisd’expertIdA). Il a été trésorier de l’Institut des Amériques.


[1] Ces recherches ont donné lieu à la publication d’articles co-signés avec Anna Greissing et l’équipe du projet DURAMAZ dans Cybergeo et dans The Geographical Journal