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La résurgence d’un patrimoine social oublié en temps de pandémie : les religieuses infirmières au Canada

Marion Robinaud est docteure en anthropologie sociale et ethnologie (EHESSMondes Américains), ATER à l’Université Toulouse Jean Jaurès (Lisst-Cas). L’IdA vient de publier son ouvrage Religieuses et Amérindiens. Anthropologie d’une rencontre dans l’Ouest canadien.

(English version)

À l’occasion de la journée internationale des infirmières du 12 mai dernier (soulignons le féminin d’usage), plusieurs publications circulant sur les réseaux sociaux canadiens ont mis en avant le travail considérable des personnels de santé et leur indispensabilité durant la crise sanitaire actuelle, et ce, en introduisant une continuité avec un patrimoine social ancien qui a tendance à être oublié : celui des religieuses infirmières qui ont accompagné la fondation de la Nouvelle-France tout d’abord, mais également ensuite l’appropriation des territoires de l’Ouest et du Nord du pays.  

Infirmières: de vocation à profession

[⏰ #uneheureaumusee]Elles sont aux premières lignes de la crise actuelle. Leur dévouement et leur bienveillance nous émeuvent.De vocation à profession, leur histoire a-t-elle forgé nos attentes? Pour souligner la Journée internationale des infirmières qui a lieu cette semaine, on en discute avec la conservatrice Sylvie Toupin.

Publiée par Musée de la civilisation sur Mercredi 13 mai 2020
Dans une vidéo du Musée de la civilisation (Québec [QC]) diffusée en direct sur Facebook le 13 mai dans le cadre de leur programmation quotidienne #uneheureaumusée, l’interview de Sylvie Toupin, conservatrice au musée, invite les spectateurs virtuels à se plonger dans l’histoire canadienne de la profession d’infirmier·e. L’entretien est alors l’occasion d’évoquer l’importance du rôle des religieuses missionnaires venues de France dans l’apport des premiers soins sanitaires en Nouvelle-France

Au Canada, durant plusieurs siècles, les soins médicaux et sanitaires ont été dispensés par des religieuses-infirmières. Le premier hôpital d’Amérique du Nord fut fondé près de Québec en 1639 par trois religieuses de la congrégation des Augustines de la miséricorde de Jésus, et le second, étroitement lié à la figure de Jeanne Mance, infirmière et missionnaire, fut fondé à Ville-Marie (Montréal) en 1644. Ces deux établissements prenaient alors en charge tant les colons que les autochtones alliés. À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, les religieuses missionnaires accompagnent la progression de la colonisation vers l’Ouest. Parmi elles, des religieuses spécialisées dans les soins infirmiers s’installent dans les territoires autochtones pour y apporter une offre de soin jusqu’alors inexistante. Jusqu’au XIXe siècle, les religieuses assuraient seules la profession d’infirmier, avant que les congrégations n’ouvrent leurs formations à un public laïc. Ce point historique trop rapide ne permet malheureusement pas de saisir toute l’ampleur des liens entre les institutions religieuses féminines et le système hospitalier. Quand on le rapproche de l’interview signalée au début de ce billet, un assemblage de photos accompagné d’un texte circulant sur les réseaux sociaux établit cette continuité de façon encore plus directe.

Hommage aux infirmières et aux infirmiers ✨

Publiée par Simons sur Mardi 12 mai 2020
Montage photo circulant sur les réseaux sociaux. Capture d’écran à partir de Facebook.

Dans les deux publications, une terminologie commune aux activités du care se retrouve : « soigner et s’occuper de », « patience », « empathie », « humanité », « bienveillance », « consacrée sa vie à », « don de soi », etc. et surtout, deux substantifs employés à plusieurs reprises et pleinement caractéristiques : « dévouement » et « vocation ». Dans ces publications, comme dans le sens commun, la profession d’infirmière est souvent assimilée à une vocation. Or, la vocation est également ce qui caractérise la figure de la religieuse. L’engagement et le dévouement envers l’autre, envers celui dont il faut prendre soin, sont donc des points communs. Le langage du care rapproche ainsi l’histoire des religieuses infirmières de la contemporanéité des personnels de santé.

Dans la situation actuelle, émerge également un autre type de discours, plus martial, qui insiste sur le fait que le personnel médical est « en première ligne ». Sylvie Toupin souligne le courage les femmes religieuses infirmières de la Nouvelle-France allant « développer de nouveaux territoires ». La notion de courage, relativement commune pour qualifier le travail des infirmières (en particulier ces dernières semaines), l’est beaucoup moins pour évoquer les tâches prises en charge par les religieuses. Or, celles-ci sont également des missionnaires qui, à partir de la seconde moitié du XIXe, se font pionnières de l’Ouest et « sentinelles »[1] des territoires encore isolés. Les infirmières qui sont « au front » dans la crise sanitaire actuelle sont positionnées, par la terminologie employée et l’imagerie suggérée, dans une continuité avec l’histoire de leur profession par l’intermédiaire des religieuses missionnaires œuvrant dans les territoires de l’Ouest et faisant face aux épidémies de tuberculose terrassant les populations autochtones du Nord au XIXe siècle. L’historiographie du XXe siècle tend à représenter les religieuses missionnaires canadiennes également par une imagerie martiale, faisant le pendant de l’expression consacrée pour leurs homologues masculins : soldats de Dieu. Dans ces régions encore peu colonisées de l’Ouest et du Nord, ces religieuses, parmi lesquelles de nombreuses infirmières, sont parfois les seules représentantes du catholicisme face à la concurrence protestante. À la fois aux avant-postes et faisant le guet, elles préservent les positions de l’Église en ces territoires : elles sont donc elles aussi « en première ligne ».

Religieuses de la mission catholiques de Chesterfield Inlet, Nunavut. Elles étaient aussi selon toute probabilité les infirmières du dispensaire local. 1935. Credit : D.L. McKeand / Library and Archives Canada / e004413854

Travailler l’historicité de la profession d’infirmière c’est mettre en valeur l’ensemble d’un patrimoine social canadien. Celui des communautés religieuses est bien sûr un patrimoine matériel et immatériel, mais c’est également un patrimoine social[2] dans le sens où il est caractérisé par des savoir-faire et des « pratiques toujours opérantes dans notre culture, par-delà leurs références religieuses plus ou moins oubliées »[3]. Éducation, santé, services sociaux, bénévolat sont autant de modalités d’actions publiques et de grands secteurs de la vie collective qui s’appuient sur des héritages légués par les congrégations religieuses, en particulier par les communautés de religieuses, dont on voit désormais l’importante contribution à la construction historique du système hospitalier canadien.

Depuis une petite dizaine d’années, cet héritage tend à se renouveler et à se donner à voir au grand public. Ainsi le monastère de l’Hôtel-Dieu des Augustines de Québec a été réhabilité en 2016 et transformé en un complexe culturel proposant, outre un musée, une offre d’hébergement et une programmation d’activités de bien-être. Ce patrimoine social s’affiche également dans l’espace public par l’érection, dans plusieurs provinces du pays, de monuments honorant les congrégations de religieuses et leur rôle dans la construction du pays, tel celui édifié en 2016 à Winnipeg (MB) intitulé The legacy of Care, Courage and Compassion Commemorative Monument. On le voit, les trois notions utilisées pour décrire ce patrimoine social oublié sont celles que l’on emploie aisément aujourd’hui pour représenter les infirmières.

Les Soeurs J. Marchand et M. Lachambie assistent le docteur Mulvihill qui pose un plâtre sur un jeune autochtone à l’hôpital St Joseph, Fort Résolution, N.W.T. ca 1949. Credit: Library and Archives Canada / e002414883.

Au Canada, donc, la pandémie aura au moins permis de rappeler, outre l’indispensabilité des soignants, l’histoire de la profession d’infirmière. Entre care et « première ligne », celle-ci est intimement liée à celle des congrégations de religieuses, et elle tend à devenir désormais un patrimoine social rendu plus visible par la Covid-19.

Toulouse, le 29 mai 2020

Marion Robinaud est docteure en anthropologie sociale et ethnologie (EHESS), chercheuse associée à Mondes Américains – CENA et actuellement ATER à l’Université Toulouse Jean Jaurès (Lisst-Cas). Ses recherches concernent les missions d’évangélisation féminines dans leurs rapports aux mondes autochtones canadiens (XIXe-XXIe siècles). L’IdA vient de publier son ouvrage aux PUR Religieuses et Amérindiens. Anthropologie d’une rencontre dans l’Ouest canadien.


[1] Ferland Sr. Léonie, sgm., Sentinelles du Christ, Les Sœurs Grises de Montréal à la Baie d’Hudson, Montréal, Imprimerie de l’Hôpital général des Sœurs Grises de Montréal, 1944.

[2] Berthold E., Une société en héritage. L’œuvre des communautés religieuses pionnières à Québec, Québec : Publications du Québec, 2015.

[3] Lucier P., « Le patrimoine immatériel des communautés religieuses et ses traces dans la culture », Études d’histoire religieuse, 2012, 78/1, p. 5-11.