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La quarantaine et « les autres » : Covid et populations précarisées au Mexique

Michelle Salord actuellement coordinatrice du pôle Mexique l’Institut des Amériques (accueilli par le CEMCA) et doctorante en anthropologie (Université de Paris, URMIS). Les contrats doctoraux fléchés IdA

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Le 24 mars, le gouvernement mexicain déclarait l’entrée dans la phase 2 face à la pandémie mondiale. Cette mesure entérinait la suspension immédiate des activités sociales et économiques non essentielles dans le pays et dans la capitale jusqu’au 30 mai désormais, ainsi que des mesures plus strictes de confinement avec notamment la fermeture de certaines rues piétonnes, de plusieurs commerces et la présence de militaires dans la rue. Il y avait alors 405 cas de Covid-19 confirmés et 5 décès. La pandémie semblait néanmoins lointaine. Près de trois semaines après l’annonce de la phase 2, les chiffres ont bien changé. Au 25 avril, on compte plus de 12872 cas confirmés et près de 1221 décès (chiffres officiels) et la tendance est à l’accélération. Les grandes enseignes de distribution ont été dévalisées de produits en tout genre par les classes sociales qui ont les moyens de consommer : papier toilette, boîtes de conserves, gel hydroalcoolique, bières et alcools divers. Ceux qui ont la possibilité – le privilège ? – de pouvoir rester à la maison et travailler de chez eux le font, et les autres… Qui sont les autres ? Dans un pays aussi vaste, compliqué et inégalitaire que le Mexique, la figure de l’altérité pourtant si présente est sujette à l’invisibilisation systémique. Cette crise sanitaire mondiale ne fait que le confirmer.

« Le Mexique ce n’est pas l’Europe. Ici, si tu ne travailles pas, tu ne manges pas ». 8 avril 2020 (Photographie de Andalusia Knoll Soloff @andalalucha)

La quarantaine, pour qui ?

La dure réalité sociale du Mexique est patente dans les chiffres, au-delà des débats sur leur fiabilité ou leur exhaustivité : plus de 60 000 disparus par an, plus de 3 000 féminicides, plus de 11 000 déplacements internes forcés et plus de 400 000 migrants irréguliers traversant la frontière sud. A cela s’ajoute le travail informel, qui fait vivre près de 57% de la population, la plupart gagnant moins de 350 € par mois, et dont une grande partie sont des femmes occupants des emplois du care (femmes de ménages, aides-soignantes particulières). Dans un pays où le système de santé reste très coûteux, excluant et étroitement associé à un contrat de travail, les inégalités de classe, de race et de niveau socio-économique sont des prismes qu’il ne faut pas perdre de vue.

Or le gouvernement conserve des angles morts dans son action. Le 7 avril, au cours d’une des désormais habituelles conférences de presse du gouvernement, un journaliste demandait par exemple au vice-ministre de la santé Lopez-Gatell quelles étaient les mesures prévues pour les centres de rétention migratoire qui enferment une quantité de migrants (centraméricains, cubains, vénézuéliens, africains et hindous) largement supérieure à leur capacité d’accueil. Cette question faisait suite à ce qui sera médiatiquement nommé « la mutinerie » du 3 avril survenue dans un des centres de rétention de l’Institut National de Migration mexicain, dans la ville de Piedras Negras, au nord du pays. Face aux conditions sanitaires déplorables et au manque de mesures afin d’éviter la propagation du virus SARS-CoV-2, certains migrants avaient alors mis le feu à des matelas et à du mobilier. En réponse à la question du journaliste, Lopez-Gatell a argumenté que jusqu’à maintenant aucun cas de contagion n’avait été recensé dans les stations migratoires et que l’urgence sanitaire à laquelle les mexicains devaient faire face ne devaient pas être politisée. Plus tard, on apprendra que les migrants ayant participé à la « mutinerie » ont été déplacés à la frontière sud, près de Villahermosa, à plus de 2 000 km de là où ils se trouvaient, dont certains relâchés dans les rues. Sans ressources juridiques, économiques, sociales, ils ne peuvent revenir vers l’Amérique centrale suite à la fermeture des frontières, se retrouvant « enfermés dehors », en pleine quarantaine.

Exposition et vulnérabilité pour les « autres »

A la mise en sécurité et la bunkerisation d’une frange de la population correspond l’exposition et la vulnérabilité des autres. Ce qui se passe dans le domaine migratoire n’est que l’illustration d’autres faits, comme  le manque de mesures prises pour pallier les cas de féminicides et de violences intra-familiales qui pourtant sont en hausse depuis le début du confinement. On peut également évoquer le maintien de méga-projets comme celui du train Maya, malgré les risques d’exposition des travailleurs et des populations indigènes qui luttent contre, ou encore le manque d’aides publiques pour les travailleurs informels qui sont encore contraints de sortir dans les rues. La crise de la Covid 19 traverse tous les aspects de la vie. Mais, c’est un mythe contemporain que de considérer qu’elle traverse et habite tout le monde de la même façon. Les récits médiatiques basés sur l’émotion omettent grandement que le maintien des services essentiels sont garantis par des populations précarisées et que, en fin de compte, les grands affectés de cette crise seront des corps racialisés.

Nouvelles solidarités ?

Les Mexicains, et plus largement les Latino-américains, sont pourtant habitués à voir leur situation changer. Chercher des revenus complémentaires, mettre en place des stratégies familiales et se créer un tissu social élargi sont des éléments nécessaires pour tout individu afin d’affronter les risques structurels de l’incertitude. Être exposé aux aléas de la vie découle certes d’un manque réel de protection sociale mais indique également la relation que les individus et les groupes sociaux entretiennent avec les autorités publiques et la force des solidarités privées. Comme lors du tremblement de terre de 2017, comme lors de nombreux épisodes traumatisants, la société civile sait trouver les moyens de s’organiser et créer des initiatives à son échelle.

Le cas de figure actuel ne déroge pas à la règle. Ainsi, nous pouvons évoquer les nombreuses initiatives citoyennes et les différentes formes que celles-ci prennent visant à accompagner les populations les plus précarisées, palliant non seulement le manque de mesures gouvernementales mais cherchant également à tracer les chemins d’une écriture collective de cette pandémie. Car la mémoire est elle aussi traversée par des enjeux et des rapports de force. Une réflexion s’immisce alors : comment et qui écrira les mémoires de cette pandémie ? Comment permettre un deuil collectivement construit, et non imposé, de toute cette situation ?

México, le 25 avril 2020

Michelle Salord actuellement coordinatrice du pôle Mexique l’Institut des Amériques (accueilli par le CEMCA) et doctorante en anthropologie (Université de Paris, URMIS). Les contrats doctoraux fléchés IdA. Sa thèse porte sur les flux migratoires centraméricains au Mexique. En collaboration avec plusieurs collectifs féministes, elle organise une campagne de fond pour soutenir des femmes victimes de violences, des migrant.es, des travailleuses du sexe, des familles indigènes urbaines et des ramasseur.es de plastique comme réponse à la contingence sanitaire à Mexico : https://donorbox.org/fondo-solidario-de-emergencia-covid19-mexico

2 réponses sur « La quarantaine et « les autres » : Covid et populations précarisées au Mexique »

[…] Étymologiquement, le grec krisis signifie le moment du jugement qui permet la prise de décision, c’est-à-dire le moment du diagnostic. Par dérivation, la crise désigne le moment aigu d’une maladie, le moment critique (terme qui a la même origine) qui permet de diagnostiquer son évolution. Il gagne ensuite le champ de la psychologie pour rendre compte d’un trouble profond puis acquiert au XIXème siècle une dimension collective, économique et sociale, comme moment de dépression ou de désordre soudains. La situation andine témoigne de l’acception originelle et de ses glissements. La crise (i.e. le moment de décision) y a anticipé la vague épidémique. C’est par l’interprétation des différents éléments (un diagnostic, donc), que les autorités ont identifié un risque justifiant un bouleversement de l’ordre quotidien avant même que le virus ne se répande. Les mesures arrêtées, en particulier le confinement , sont à l’origine d’une véritable perturbation de la vie économique et sociale des habitants au point que le remède peut sembler plus dur que le mal quand il s’agit de cantonner à domicile des populations non couverte par une assurance maladie et qui dépendent au jour le jour du secteur « informel » (une situation qui se retrouve en Colombie ou au Mexique). […]