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Déclencher la crise pour anticiper la catastrophe ? Trois pays andins face à la pandémie

Par Alexis Sierra, maître de conférence à Cergy Paris Université et trésorier de l’Institut des Amériques.

https://www.cnrs-univ-arizona.net/menu-en/covid-am/quarantine-and-the-others-covid-and-vulnerable-populations-in-mexico/

Le 6 mars, la Colombie détecte son premier cas de covid19 chez une étudiante revenue d’Italie. La presse titre « Llegó el coronavirus » ( « Le coronavirus est arrivé »). Cependant, la crise est déjà palpable depuis quelques jours. Le port du masque se généralise et le contrôle de la température des voyageurs est quasi systématique à la douane de l’aéroport international de Bogotá. Ces pratiques d’urgence, absentes au même moment à Paris, dénotent une très forte réactivité des autorités locales, que l’on retrouve au Pérou et en Équateur. Elles interrogent le sens même de la notion de crise, largement utilisée au point de la galvauder, et son articulation avec les notions de risque et de catastrophe. L’analyse de l’action publique dans ces trois pays montre que la crise se définit moins par la présence d’un élément perturbateur, ici le virus SARS COV 2, que par le diagnostic qui est fait de la situation, à un moment donné, en fonction d’un ensemble de savoirs comprenant la connaissance de l’évolution de la maladie en Europe mais aussi des considérations propres à la région. Ce diagnostic conduit alors à construire un risque justifiant des mesures radicales et précoces qui, elles, affectent immédiatement, profondément et inégalement la population, marquant l’entrée dans une phase de « crise ».

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La crise : le diagnostic et la construction d’un risque majeur bouleversant la société

Face à la pandémie de COVID 19, les gouvernements de la Colombie, du Pérou et de l’Équateur ont agi similairement et quasi-simultanément: suspension des vols avec les principaux foyers internationaux puis fermeture des écoles, confinement (quarentena) et couvre-feu. Leur réactivité par rapport au développement de l’épidémie les singularise puisque les mesures prises sont concomitantes avec celles prises en Europe, où le virus se trouvait déjà largement répandu,  et antérieures et plus générales que celles prises par les puissances régionales (Etats-Unis, Mexique, Brésil) pourtant plus proches géographiquement. Colombie, Pérou et Équateur ont ainsi la particularité de vivre la crise avant même le développement de l’épidémie.

 1er cas détecté dans le territoireDécision fermeture écolesDécision confinementCas et décès lors de la décision confinement
Pérou06/0312/0315/0371 cas, pas de décès
Equateur29/0212/0315/0337 cas, 2 morts
Colombie06/0315/0322/03277 cas, 3morts
Italie31/014/0310/033000 cas, 107 morts
France24/0112/0316/031810 cas, 61 morts
Chronologie des événements, comparaison pays andins / Europe

Certes, les statistiques officielles, qui reposent sur des tests qui ne sont ni systématiques ni totalement fiables, ne reflètent certainement pas l’ampleur de l’épidémie, mais elles sont les seules que les acteurs peuvent mobiliser pour justifier les mesures d’urgence. Or, à cette aune, les gouvernements du Pérou, de la Colombie et de l’Équateur ont anticipé.

En anticipant, les gouvernements ne gèrent pas encore une catastrophe sanitaire mais sa perspective, afin de l’éviter. Autrement dit, les mesures prises témoignent d’une gestion du risque. Si, d’après les statistiques disponibles, le virus circule encore peu (la « crise » au sens des effets sanitaires n’était donc pas là), le diagnostic posé établit un risque majeur contre lequel l’ensemble des habitants doivent se mobiliser et qui provoque une perturbation sans précédent de la vie nationale : on provoque donc une crise pour en éviter une autre.

Étymologiquement, le grec krisis signifie le moment du jugement qui permet la prise de décision, c’est-à-dire le moment du diagnostic. Par dérivation, la crise désigne le moment aigu d’une maladie, le moment critique (terme qui a la même origine) qui permet de diagnostiquer son évolution. Il gagne ensuite le champ de la psychologie pour rendre compte d’un trouble profond puis acquiert au XIXème siècle une dimension collective, économique et sociale, comme moment de dépression ou de désordre soudains. La situation andine témoigne de l’acception originelle et de ses glissements. La crise (i.e. le moment de décision) y a anticipé la vague épidémique. C’est par l’interprétation des différents éléments (un diagnostic, donc), que les autorités ont identifié un risque justifiant un bouleversement de l’ordre quotidien avant même que le virus ne se répande. Les mesures arrêtées, en particulier le confinement , sont à l’origine d’une véritable perturbation de la vie économique et sociale des habitants au point que le remède peut sembler plus dur que le mal quand il s’agit de cantonner à domicile des populations non couverte par une assurance maladie et qui dépendent au jour le jour du secteur « informel » (une situation qui se retrouve en Colombie ou au Mexique).

Un diagnostic qui révèle des ressources sanitaires insuffisantes

Cette forte réactivité n’est pas une nouveauté pour la région en question : le 4 juillet 1997, alors même que les scientifiques n’avaient pas totalement confirmé l’arrivée d’une année El Niño (phénomène météorologique périodique entrainant des pluie et inondations sur la façade pacifique de l’Amérique du sud), le gouvernement équatorien a proclamé l’état d’urgence, constitutionnellement prévu en cas de catastrophe. La situation de risque, d’anticipation d’une possible catastrophe, est donc politiquement définie sur place comme une situation de crise. Certes à cette époque les bouleversements furent limités et permirent surtout au président de la République de mobiliser des moyens exceptionnels. Cependant, l’attente de la catastrophe fut bien un moment d’évaluation des conséquences potentielles du phénomène sur la production agricole, le tourisme, les infrastructures et les services à la population. L’étude de situations antérieures, notamment au Pérou, montre que crise et catastrophe ne se surimposent souvent pas et que le déclenchement de la première est en général anticipé par crainte de ne pouvoir faire face à la seconde.

Le Pérou est habitué des inondations causées par le phénomène El Niño: La tinguiña (photo source Flickr)

Dans le cas de la pandémie, le risque qui légitime cette perturbation sans précédent de la vie nationale est établi en évaluant les capacités à traiter les malades. Le nombre de lits d’hôpital et de médecins est clairement insuffisant pour supporter un afflux soudain de malades graves. Alors que l’Organisation Mondiale de la Santé recommande un minimum de 2,7 lits pour 1000 habitants, la Colombie en a 1,7[1], le Pérou 1,5[2] et l’Equateur 1,4[3]. Ce ratio est encore plus faible pour les services spécialisés dans les maladies respiratoires et les lits de réanimation.

En outre, la capacité globale d’accueil en milieu hospitalier est d’autant plus réduite dans ces pays que des épidémies locales mettent le système de santé sous tension.  Quand l’épidémie de Covid-19 s’est déclenchée, le Pérou était déjà en état d’urgence sanitaire face à la dengue (plus de 4 000 cas à la fin janvier). Dans ce pays, les unités de soins intensifs du secteur public étaient déjà occupées à 90% de leur capacité avant l’arrivée du SRAS-CoV-2 révélant parallèlement une forte inégalité dans l’accès aux soins.

La menace qui déclenche la crise début mars est donc celle de l’écroulement du système de santé. Les autorités sanitaires, conscientes de cette faiblesse, ont choisi de mobiliser gouvernements et populations pour que quelque chose qui n’avait même pas encore commencé (à la différence de l’Europe), n’ait effectivement pas lieu. Un tel exercice est difficile et sujet à controverses et il ne fonctionne qu’avec un minimum de confiance (ou de peur). La perception du risque a donc été construite à partir des informations venues d’Europe et de leur mise en récit. Étudier la crise dans les pays andins, comme moment de diagnostic et de décision, est ainsi un moyen heuristique de saisir les rapports de pouvoirs et les fragilités de ces sociétés.

Paris, le 26 avril 2020

Alexis Sierra est géographe, maître de conférence HDR en géographie à CY Cergy Paris Université, membre de l’UMR Prodig et trésorier de l’Institut des Amériques. Spécialiste de la gestion du risque et des crises dans les villes latino-américaines et de leurs effets sur les marges urbaines, il a notamment analysé les enjeux géopolitiques du risque « naturel » en Équateur et au Pérou. Participant à différents travaux de prospective de la recherche urbaine à l’IRD et au CNRS, il a écrit avec Romain Gustiaux et Romain Leclerc, le chapitre  « La crise : saisir la ville par la rupture » de l’ouvrage Pour la Recherche urbaine et les entrée crise et risque du Dictionnaire critique de l’Anthropocène, tous deux à paraître en 2020 aux éditions du CNRS.


[1] OCDE 2019

[2] MINSA 2018

[3] Ministerio de Salud Publica, 2018

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