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Pérou et Covid19 : de la crise qui légitime le chef d’État à celle qui construit la nation.

Par Alexis Sierra, maître de conférence à Cergy Paris Université et trésorier de l’Institut des Amériques.

Comme de nombreux pays dans le monde, le Pérou vit depuis le mois de mars une épreuve sanitaire qui s’est amplifiée par une crise économique et sociale et qui se nourrit désormais d’une nouvelle dimension, politique celle-ci, provoquée par le parlement. Elle fait écho à d’autres coups de forces parlementaires ayant ponctué l’histoire récente de ce pays et de la région (Équateur, Brésil). Chacune de ces épreuves permet d’analyser, dans le feu de l’action, les rapports de pouvoir et les arguments mobilisés pour justifier les mouvements des forces politiques, arguments parmi lesquels se trouve cette fois-ci la gestion de la pandémie. Cette crise permet également d’appréhender l’idée de nation, de la mobilisation générale contre le virus à celle contre les intérêts personnels des parlementaires et pour la défense de l’état de droit.

Le 10 novembre 2020, dans un contexte de crise sanitaire et économique majeure, le parlement péruvien a destitué le président de la République, Martin Vizcarra. Une première tentative avait échoué au mois de septembre. Si les députés ont publiquement justifié leur vote par des soupçons de corruption, alors même que l’instruction de l’affaire par la justice débute, il leur a fallu utiliser un artifice juridique, et utiliser, abusivement, un article de la constitution définissant la vacance du pouvoir pour « incapacité morale ou physique ». Le président du parlement, Manuel Merino, a alors remplacé Martin Vizcarra à la tête de l’État. Une vaste mobilisation populaire, a alors débuté dans tout le pays en dénonçant un coup d’État. La répression policière n’a fait que l’attiser, et la mort de deux jeunes manifestants, la nuit du 14 au 15 novembre a provoqué une indignation largement relayée dans les media, la démission en cascade de la majorité des ministres et celle du président par intérim. Le 16 novembre le parlement, sous pression, élit Francisco Sagasti comme nouveau président, le 4ème en moins de cinq ans. Il appartient au seul groupe parlementaire qui n’avait pas voté la destitution de Vizacarra.

La gestion de la covid et le rapport de force entre exécutif et législatif

Dans cette séquence dramatique, l’épreuve politique et l’épreuve sanitaire se sont étroitement mêlées pour définir la situation de crise. Le Pérou, au moment du coup de force parlementaire, se place au 2ème rang mondial par le nombre de morts par habitant lié à la covid. Quand la plupart des pays voisins comptent officiellement entre 700 et 800 morts par millions d’habitants, le Pérou en compte plus de 1 100.

Pourtant, les mesures pour lutter contre l’épidémie ont été précoces et sévères.  L’épreuve sanitaire a même été l’occasion pour Martin Vizcarra d’assoir sa légitimité de chef d’État, tout comme face à l’épreuve politique et morale née de l’affaire de corruption Odebrecht. Arrivé à la présidence de la République en tant que vice-président, à la suite de la démission de Pedro Pablo Kuczynski sous la pression de l’opposition fujimoriste, majoritaire au congrès, il était peu connu et sans majorité législative. Il avait alors acquis une stature de chef d’État en se positionnant frontalement contre la corruption, un des grands maux de la société péruvienne, et en inscrivant cette lutte dans un dialogue direct avec la population, par media interposés, et en s’assurant de l’appui des élus régionaux. Il avait construit sa légitimité, en opposition au parlement, en remportant largement un référendum modifiant le mode de nomination des juges, le financement des partis politiques, et empêchant la réélection immédiate de tout élu. Quand le sars-cov-2 atteint le Pérou, l’épreuve sanitaire mondiale, lui donne une nouvelle occasion de s’affirmer comme chef d’État. Dès le 15 mars, avant les autres pays latino-américains, et prenant le contre-pied du président brésilien, il se positionne fortement face à la pandémie, présentée comme une menace extérieure face à laquelle l’ensemble de la nation doit se mobiliser. Il déclare des mesures radicales : fermetures des établissements scolaires, suspension des vols internationaux puis couvre-feu et confinement strict surveillé par la police et l’armée. Passant ici également par-dessus le parlement, il fait l’annonce à la télévision, de forme solennelle, mobilisant les symboles nationaux et républicains, accompagné de l’ensemble de son gouvernement ainsi que des représentants des régions et des municipalités, affichant ainsi ses différentes sources de légitimité. L’ensemble s’apparente donc à une démonstration de pouvoir et de clairvoyance face à une menace qui ne s’était alors pas encore déployée. Sa popularité, bien que s’étant légèrement érodée avec l’ampleur des conséquences de la pandémie, est restée élevée jusqu’à la fin de l’été quand surviennent des révélations sur d’éventuels pots-de-vin, datant de l’époque où il était gouverneur de la province de Moquegua, dans le sud du pays.

Ces révélations, en contradiction avec ce qui formait le cœur de l’action de Martin Vizcarra, sont alors un moyen pour le parlement d’écorner son image. L’assemblée utilise également l’épreuve sanitaire comme argument dans le rapport de force. Les députés hostiles au président ont ainsi dénoncé la « pire gestion pandémique au monde », argument largement utilisé par le président par intérim et son premier ministre, pour mieux légitimer leur coup de force, avec d’autant plus de facilité que Martin Vizcarra s’était personnellement et fortement investi dans cette gestion. En face, ce dernier et ses ministres tout comme les parlementaires opposés à la destitution ont, avant, pendant et à la suite du processus de destitution argué que la situation sanitaire devait au contraire empêcher une telle destitution car elle mettait le pays en danger. A la suite du coup de force parlementaire, les manifestants rejoints par plusieurs media et commentateurs, ont eux aussi dénoncé l’irresponsabilité des parlementaires, dont la décision crée de l’instabilité et fragilise le pays face à la crise sanitaire. Dès le soir de la destitution de Martin Vizacarra, la question de la continuité des politiques sanitaires et économiques, dans une situation de crise majeur dans ces deux domaines, était posée avec force. Quand Manuel Merino a démissionné à son tour, l’argument sanitaire a été constamment repris par les media pour faire pression sur le Congrès, afin qu’il trouve une solution rapide, et, dès qu’il a été élu, Francisco Sagasti l’a repris pour justifier ses priorités, à côté de la défense de la démocratie et de la relance économique. Durant toute la séquence, la crise sanitaire a ainsi servi à définir l’intérêt général.

Vers une nouvelle étape de la construction nationale

Alors que la crise sanitaire a été une étape dans la construction de la légitimité d’un président peu connu et sans majorité parlementaire, elle représente, en retour, un moyen d’interroger la légitimité des parlementaires. La mobilisation populaire suite au coup de force parlementaire est moins un soutien à Martin Vizcarra qu’une défense de l’État de droit comme élément de stabilité, dans un moment difficile pour la nation. Elle alimente d’autant plus une profonde défiance envers les parlementaires, dont plusieurs avaient un intérêt personnel à renverser le gouvernement. Une soixantaine d’entre eux étaient inquiétés par la justice, avec pour certains une demande de levée de l’immunité parlementaire à laquelle Martin Vizcarra était favorable. En septembre, lors de la précédente tentative de destitution, et alors que des soupçons sérieux de corruption affectaient le président, les enquêtes d’opinion montraient que 80% des sondés y étaient hostiles, au vu du contexte sanitaire et économique et à quelques mois d’élections générales. L’interprétation que les députés ont fait de leur pouvoir de destitution, conduit en effet à un risque d’instabilité majeure. Le Pérou connaît désormais quatre présidents en cinq ans, et l’histoire contemporaine du voisin équatorien montre combien la pente est glissante. En 1997, le parlement équatorien usa en effet d’un artifice juridique similaire (dans ce cas-là, la santé mentale) pour pouvoir destituer le président de la République, Abdalà Bucarram, et, placer à la tête de l’État, le président du parlement. S’en suivirent, dix années d’instabilité politique dans laquelle la légitimité du président, s’est vue systématiquement remise en cause. Au Pérou, la peur d’une telle instabilité, le souvenir des années de violence et de remise en cause de la démocratie des années 90, l’écœurement face à une corruption qui a provoqué l’inculpation de tous les présidents de la République élus les vingt dernières années, provoquent actuellement un sursaut de la communauté des citoyens.

La gestion de la pandémie a permis à Martin Vizcarra de développer une mobilisation nationale face à un fléau reconnu mondialement, et affectant, depuis des mois, le pays. Les agissements du parlement, dans cette situation sanitaire, ont rompu cette tentative d’union sacrée et, comme la division face à un ennemi dans une guerre, cette rupture a représenté, aux yeux d’une écrasante majorité de la population une fragilité voire une trahison. Les manifestants, en majorité des jeunes, se sont d’emblée positionnés comme des défenseurs de la patrie et de la nation, comme une communauté de destin, aux héritages et aux valeurs communes. Présentés par les médias comme « la génération du bicentenaire » en référence à l’anniversaire de la guerre d’Indépendance, ils ont battu le pavé en brandissant systématiquement le drapeau péruvien et en occupant des lieux emblématiques (Place San Martin et parvis du Congrès à Lima). Par leurs slogans, ils rappellent ce réflexe d’union nationale face aux épreuves que connaît le pays par opposition aux intérêts particuliers des députés. La mort de deux d’entre eux, lors de la répression policière, a catalysé l’indignation, et ces deux jeunes, de 22 et 24 ans, sont devenus les victimes emblématiques de tout un système honni et considéré comme étranger aux intérêts de la population. Cette immense mobilisation, touchant l’ensemble des régions du pays, initiée via les réseaux sociaux, largement transpartisane, exprime ainsi un moment national.

Cergy, le 19 novembre 2020